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31 u isr
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PARTONOPEUS
DE BLOIS
TOME I.
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J^
COLLECTION
!D^ attrinui SXmxxosm Ire ï9ivAmt A 2rr la Canj^ur
franrot0r.
T . Vers sua la Moet , par Thibaud de Mariy (du xii* siècle).
(i8a6) 5fr.
2. Lbttebs de Henei yni A AifiiE DE BoLEYM , éciîtes en an-
glois et en françois (1826}, portraits
5. Le Combat de teente Beetons contée teente Aaglois,
avec fig. et fac-similé, ( 1807)
4. Histoire de la Passion de Jbsus-Cheist , composée en
1490, par le R. P. Olivier Maillard, publiée en 1828,
comme monument de la langue françoise au xv* siècle. . 8 fr.
5. Le Pas d'aehes de la Bergère, maintenu au Tournoi de
Tarascon, avec un Précis de la Chevalerie et des Tour-
nois, et la Relation du Carrousel exécuté à Saumur en
présence de S. A. R. Madame , duchesse de Berry ; avec
miniature etyac-5i/iu7e du manuscrit. (1828} 17 fr.
6. L^HlSTOlEE DU CHATELAIN DE CoUCT ET DE LA DAME DE FaYEL ,
texte et traduction, avec deux fig. el fac-similé. (1829V a5 fr.
7. CÉRÉMONIES DES Gages DE Bataille, selon Ics Constitu-
tions du bon Roi Philippe de France , représentées en
onze figures. ( i85o) 20 fr.
8. Proverbes et Dictons Populaires, avec les Dits du Mer-
cier et des Marchands, et lesCrieries de Paris aux xiii*
et ziv* siècles, publiés d'après les manuscrits de la Bi-
bliothèque du Roi , avec deuxyàc- jiimV^. (i 83 1) 18 fr.
9. Poésies moeales et historiques d'Eustache Deschamps, pu-
bliées pour la premièra fois , d'après le manuscrit de la
Bibliothéaue du Roi , avec un précis historique et litté-
raire sur Fauteur , et nn/ac-simile. (i832) 25 fr.
10. Tableau de Mœurs au dixième siècle, ou la Coue kt les
Lois de Howel-le-Bon, rof d'Aberfraw de 907 âi 948;
suivi de cinq Pièces de la Langue française, auxxi* et
XIII* siècles, telle qu'elle se parioit en Angleterre après
la conquête de Guillaume de Normandie , et d une
Notice Historique sur la Langue anglaise, depuis son
origine jusqu'au xviii* siècle, (i 832) 12 fr.
11. Les Demandes faites par le roi Charles YI, touchant
son état et le gouvernement de sa personne, avec les
Réponses de Pierre Salmon, son secrétaire et familier;
punliées, avec des Notes historiques, d'après les Ma-
nuscrits de la Bibliothèque du Roi. Dix planches et
fac-similé. (i855) 3o fr.
12. Partonopeus de Blois, publié pour la première fois,
d'après le Ms. de la Bibliothèque de l'Arsenal, avec
trois Jac-simile, a vol. (i834) i5 fr»
Tous ces ouvrages, gr. î>i-8^, imprimes sur Jtsus'F'éUn fort,
sont vendus séparément, cartonnes.
Pavtonoptnf»
DE BLOIS,
PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS,
]D'aprt0 U Manrnait 2rr la 0ibUoti)À|iu dr r!2lr0mal,
.^rsC TROIS FJC'SIMILB,
PAR G. -A. CRAPELET, IMPRIMEUR,
CaiTAumi BB lu^ L^icnr D'Honasom, Mshibb db la Sociéri Rotali
BBS ABTIQDAIBBf BB Fb&BCB.
TOME PRË^ItflËR.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET,
RUE OK VAUCIIAIO, S* 9.
M DCCC XXXIV.
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EXAMEN CRITIQUE
DU POÈME
^e Pattonopeufs,
DeuB ! ooro il est hardis et 6en !
Et taot parest buens ceraliers!...,
Dens ! eon se joignent en lai bel
Cuers àê lion et eaers d*aigne1 !
( Vers ISqS à 8600. )
EXAMEN CRITIQUE
DU POEME
DE PARTONOPEUS
Les grands écrivains François du siède de Louis XIY
semblent avoir méconnu leurs prédécesseurs dans
la carrière littéraire, ou plutôt ils semblent ne
s'être occupés que des plus modernes de ceux
qui s'étoient illustrés avant eux. Cependant/ dans
le seizième siècle > Lacroix du Maine , Duverdier,
Pasquier, et surtout Claude Fauchet, avoient ap-
pelé l'attention de leurs contemporains sur nos
anciens poètes. Ceux qui, imjnédiatement après
eux f alloient avoir une si grande influence sur les
destinées littéraires de l'Europe, négligèrent leurs
avis, rebutés sans doute par l'abus que l'on avoit
fait, et que l'on faisoit encore, de l'érudition
autour d'eux. Us se créèrent, pour ainsi dire, un
iv EXAMEN DU POÈME
chaos littéraire qui avoit existé d'abord, et d'où,
par la suite des temps, ils firent naître Villon.
Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers ,
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
Ce Villon , poète de la fin du quinzième siècle ,
étoit le dernier des écrivains de la langue romane,
et pour l'époque à laquelle il écrivoit, et pour la
manière dont il écrivoit. Marot et Rabelais , plus
dignes d'être cités que celui dont nous venons de
parler, devinrent les types de ce que l'on nomma
alors les premiers siècles de la littérature antique.
Les modèles étoient heureusement choisis, et les
auteurs du grand siècle ne cédèrent pas moins , en
les nommant, au bon goût qu'à la reconnoissance :
tous durent k ces deux écrivains et des inspirations
et des idées , et presque des vers tout entiers ' . La
■ La Fontaine, dont on connoît le goût pour le curé de Meudon,
n'est pas le seul qui ait été chercher de Tor dans le fumier de
TEnnins françois : on trouve même dans ses écrits peu de ces
citations qui font crier au voleur ; et là où il a pris le plus , il est
difficile de reconnoitre le larcin : mais voyez la première scène
de V École des Femmes, par Molière :
Preschem , patroeinem jusqu'à U Peoteootte ,
Vous seret tfbahy quand tous seres tu bout ,
«Que TOUf ne m*aum rien persuadé du tout.
Ces trois vers ne sont-ils pas pris mot à mot dans le fragment
DE PARTONOPEUS. v
langue qu'ils avoient employée ne paroissoit avoir
besoin que d'un peu d'amélioration , tandis que ce
n'étoit qu'à la manière dont ils s'en étoient servis
que l'on devoit attribuer son rapprochement avec
le langage moderne. Pour se faire une idée de
ce que Ton regardoit alors comme l'ancienne
poésie, on n'a qu'à jeter les yeux sur un Recueil
des plus belles pièces des Poètes françois , tant
anciens que modernes , depuis J^iUon jusquà
M. de Benserade. Cette compilation fut imprimée
en 1 692 y lorsque La Fontaine , Racine et Boileau
vivoient encore.
Au dix-huitième siècle, l'Académie des Inscrip-
tions et Belles-Lettres s'occupa de ces vieux trésors
littéraires si long -temps délaissés : parmi ceux
de phrase du Chapitre v, Livre III, de RahelaU : « Mais ^^resches
ff et patrocinez d'ici à la Pentecûste, enfin vous serez ébahy,
« comment rien ne m'aurez persuadé, etc. » (Édit. de Le Duchat,
in-ia, tom. iv, p. 35). Racine ^ dans vc» Plaideurs , n'a pas moins
de grâces à rendre au docteur Chinonnois. Outre la peinture des
Chiquanous , il lui doit ces vers remarqfuablës :
Et si dans U proTÎnoa
U se âooBoit ea tout Tingt oonps de nerfs de bœuf.
Mon père , pour se pert , en emboursott dix-neaf.«
«c Si en tout le territoire n'estoient que trente coups de bastons à
ff guaigner, il emboursoit toujours vingt-huit et demi. » (Édit;
de Le Duchat, in-is, tom. iv, p. 9. }
vj EXAMEN DU POEME
qui en firent Tobjet d'études spéciales , on peut
remarquer Racine, Tahbé Sallier, le comte de
GayluSy Lacurne de Sainte-Palaye, l'abbé Lebœuf ,
Dacier, etc. ; mais il falloit exhumer ces richesses
enfouies dans la poussière des bibliothèques. Déjà
Marot avoit publié les poésies de Villon et le Roman
de la Rose. Au siècle précédent, les publications
de poésies inédites avoient été plus nombreuses;
mais le choix des Éditeurs tomboit principalement
sur les productions du quinzième, et tout au plus
du quatorzième siècle. Barbazan nous fît con-
noître, le premier, le Castoiement ^ VOrdene de
Chevalerie, et un recueil de Fabliaux des siècles
précédens. Mais c'est de nos jours que ces publi-
cations sont devenues importantes, et par le nom-
bre et par l'étendue des pièces imprimées, et par
les ndtes dont elles ont été accompagnées. Elles
ont éveillé l'esprit de critique, et des recherches
sur la gi^mmaire et les productions de la langue
romane ont paru, non sans être accueillies avec
un zèle que l'on n'auroit pas dû attendre d'un siècle
si entièrement dévoué aux intérêts actuels.
En voyant cette disposition des esprits partagée,
non par la majorité des hommes éclairés, mais par
un assez grand nombre d'entre eux, j'avois pensé
qu'il seroit bon de produire des pièces capables de
DE PARTONOPEUS. vij
servir au jugement que l'on voudroit porter sur
notre ancienne poésie. En conséquence, j'avois
fait le choix d'un œrtain nombre de composi-
tions poétiques assez étendues , et qui certainement
avoient été écrites depuis k seconde moitié du
douzième siècle jusqu'après le commencement du
quatorzième. Je Toulois publier successivement , et
suivant l'ordre dans lequel ces écrits ont paru :
Partonopeus, ta Vie (en vers) de sainte Geneviè^^e,
Flores et Blanche-Flor, Berte aus grans pies, et
le Renard conirefaict ' . Des circonstances impré-
vues ne m'ont pas permis d'exécuter ce projet ;
mais M. Paulin Paris , en donnant Berte aus grans
pies y par Adenez, a concouru, sans le savoir, au
perfectionnement du plan qiie je m'étois proposé ,
et sans doute il s'en est acquitté plus heureusement
que j'aurois pu le faire ; je me J5>ins au public pour
lui en adresser de vrais remercimens. Je lui en ai
d'autant plus d'obligation, que, malgré tout mon
zèle, je n'avois encore copié que les trois premiers
des ouvrages dont je viens de parler ; et pour
* J'espère rendre très probable l'opinion qui me fait regardei*
Partonopeus comme un écrit du douzième siècle : la Fie de
sainte Genei^iève'di été écrite avant 1216; Flores a dû précéder
Serte aus grans pies, roman écrit vers 1 280 ; le Renard contrefaict
est écrit avant iSqo.
viij .EXAMEN DU POBÎME
le Renard çontrefaict, qui contient trente -deux
mille vers, je n'en ai ^hijourd'hiii même transcrit
qu'environ le cinquièmie. «
Avant de m'occuper du poëme que je publie au-
jourd'hui y je crois utîle^ je crois nécessaire méme^
de jeter un coup d'œil sur la langue romane , et
de dire quelques mots de cette mère du françois
que nous parl{)ns aujourd'hui^ et qui semble être:
devenu le langage Universel de la civilisation.
Ayant racheté leurs villes des Gaulois vainqueurs,
les Romains se remirent peu à peu de l'effroi que
leur avoit inspiré une aussi terrible invasion. Us
pensèrent alors à les soumettre a leur joug. Après
avoir conquis les Gaules Cisalpines, ils s'avancèrent
au-delà des Alpes, et fondèrent à Aix une colonie,
qui, secondée par les Phocéens de Marseille, y in-
troduisit l'usage de la langue latine : le sénat ne
tarda pas à réunir à l'empire romain, en qualité
de province , cette partie des Gaules dont le nom
nous rappelle encore l'époque de son ancienne
réunion. Bientôt ils étendirent leurs conquêtes à
l'ouest; et lorsque, peu d'années avant l'ère chré-
tienne, Jules César arriva dans les Gaules, dont il
méditoit l'entière conquête , il y trouva en usage
le grec apporté par les Phocéens, le latin parlé par
les colonies romaines , et la langue celtique innée
*¥
DÉ PARTONOPEUS. ix
au, sol , et qui se méloit plus ou moins aux deux
autans. Ce mélange cependant ne put de longtemps
former un langage uiiîfonne : aussi voyons-nous ,
à l'est ^ l'église de Lyon employer le grec pour
faire connoitre au reste de l^Église le» actes de ses
premiers martyrs; c'est en grec que saint Irenée,
second évéque de cette ville, combat les hérésies.
Le Rhône avoit amené dans cette cilé la prédomi-
nance du grec avec le commerce des Phocéens.
A l'ouest, ail contraire, et dans les lieux les moins
accessibles aux conununications étrangères, la lan-
gue natale, ^e celtique, conserve sfi supériorité, et
nous paroit exister encore aujourd'hui dans le lan-
gage du pays des Basques , dans la Basse-Bretagne ,
et, au-delà des mers, dans la principauté de Galles.
Les irruptions de ces peuples, qui, pour se ruer
sur l'empire romain, traversèrent et foulèrent les
Gaules, ont dû causer au langage commun des
altérations d'autant plus nombreuses, d'autant plus
graves, qu'ils y séjounlèrent plus long-temps : c'est
•
ainsi que nous retrouvons des traces du passage des
Yisigoths dans là prononciation gutturale du oc
des habitans du Midi, dans celle de Vèquis^ et de
l'y j^^ d^s Espagnols, peuples si long -temps
soumis à leur empire.
Glovis à son tour, lorsque, vers 480, il pénétra
I •
I
X EXAMEN DU POËME
dans les Gaules , j trouva , comme Jules César au-
trefois^ trois langues, ou plutôt le mélange de ces
trois langues étrangement modifiées par les enva-
hisseurs , les marchands , et même les esclaves , sui-
vant le séjour plus ou moins long qu'ils y avoient
fait, selon les communications plus ou moins fré-
quentes qu'ils avoient eues avec les nationaux. Les
Francs aussi y amenèrent leur langue tudesque;
mais depuis long-temps ils avoient demeuré sur la
rive gauche du Rhin : déjà ils avoient adopté les
locutions romaines, et avoient latinisé les mots qui
leur étoient propres , et a la significatibn desquels
ils ne vouloient pas renoncer, et l'on en trouve
des preuves sufl^ntes dans les textes qui nous res-
tent des lois ripuaire, salique et bourguignonne.
Le latin étoit alors, et est long-temps resté la
langue universelle dans les Gaules ; mais ce n'étoit
pas le latin des beaux jours de l'éloquence romaine;
et si dans la capitale même du monde la langue
s'afToiblissoit, combien ne devoit-elle pas recevoir
de plus rivles atteintes dans les lieux où tant de
causes diverses concouroient à sa destruction. Déjà,
au commencement du cinquième siècle, Sulpice
Sévère s'adressant à des hommes du midi des Gaules,
avoue que ce n'est pas sans crainte qu'il leur parle
dans une langue qui n'est pas la sienne : « Quand
DE PARTONOPEDS. xj
« je pense, ditril dans le premier de ses Dialogues ,
« quand je pense que, né Celte, je vais parler à des
« Aquitains , je crains d'offenser leurs oreilles dé-
«r Itcates par la rusticité de mes paroles. »
Appauvrie ou enrichie par tant de mots barbares,
ta langue latine n'a plus pour se recommander à
nous que ses droits de maternité sur la langue ro-
mane. La religion chrétienne elle-même, qui la
doit conserver, qui doit la sauver d'une entière
ruine, ne lui porte pas un moindre préjudice. La
version latine des livres saints, la Vulgate, lui a fait
perdre ses inversions : l'emploi cTes verbes auxi-
liaires , qui nous vient des barbares , détruit la
nécessité d'aussi fréquentes mutations parmi ïes
verbes. L'usage des articles a fait supprimer les
désinences dans les mots.
Les Bénédictins ' de la Congrégation de Saint-
Maur, dans les premiers volumes de leur histoire
littéraire de France , ont soutenu que le latin étoit
la seule langue en usage dans les Gaules. Elle étoit
en efiet, et devoit être encore long-temps, la seule
langue légale. Lévéque de la Ravallière leur a
répondu que si elle étoit la seule écrite, la langue
romane étoit la plus généralement parlée. Je me
garderai bien de vouloir prononcer ici sur ces deux
opinions, qui me semblent pouvoir se concilier et
xij EXAMEN DU POËME
être adoptées Tune et l'antre^ avec quelques res-
trictions.
Les plus anciens monumens de la langue romane
nous ont été conservés par des historiens françois
qui écrivoient en latin : ce sont les sermens prêtés
à Strasbourg y en 84^ y par les deux monarques des
Francs et par leurs armées. Le roi des François
occidentaux le prononce en romane thioise, et son
frère Louis-le-4jermanique en romane gauloise, si
je puis me servir de cette expression , afin de
pouvoir être compris réciproquement les uns par
les autres : il âiUoit donc que ces deux dialectes
fussent dès-lors bien établis, pour que l'on eût
recours à une semblable formalité.
L'article 17 des canons du concile tenu a Aix en
85 1, ne nous prouve pas moins l'usage de ces dia-«
lectes; il s'exprime ainsi : Et easdem homilias
quisque iransferre sludeai in rusticam^ ronumant^
vel theodoscam, quo faciliùs cwicti possint in-
telligere quœ dicuniur.
Mais je ne dois m'occuper ici que de la romane
proprement dite, de celle qui par la suite nous
donnera le fi^nçois. La romane tudesque, malgré
les efibrts de Gharlemagne et de sa cour, ne put
être reçue en France , et ne put s'établir que dans
les contrées limitrophes de TAUemagne.
DE PARTONOPEUS. xiij
J'ai mentionné les plus anciens monuméns qui
nous restent de la langue romane : cependant Thi»-
toire nous prouve que dès avant la seconde dynastie
de noâ rois y la langue romane ëtoit celle du peuple
François. Mais a combien de diversité n'avoit>«lle
pas été assujettie suivant la difiërence des lieux,
suivant les rapports des localités entre elles. Dé la
vint cette innombrable variété de patois qui ne
nuisoient pas moins à l'unité nationale que les dif-
férences entre les lois, les coutumes , les poids et
mesures , etc. , etc. Aujourd'hui encore nous avons
peine à y retrouver^des traces d'une origine com-
mune. Cependant en Alsace , dans cette province
si long-t^Qips allemande y où domine encore gêné*
ralement la langue germanique , Schoepflin a pu
retrouver jusqu'à quarante mots bien certainement
d'origine celtique : il les a publiés dans son Alsatia
iUustraia. Je n'en citerai que trois :
AlquiaissCy pour signifier une pie, nous rap-
pelle bien le mot agace, encore aujourd'hui em-
ployé dans plusieurs provinces pour désigner le
même oiseau.
Mesel et rneselerie, expressions par lesquelles
on désignoit encore, au quinzième siècle, le lé-
preux et son horrible maladie , se retrouvent dans
le mot mesé, qui, dans le patois alsacien cité par
Schoepflin, désigna aussi le lépreux.
xiv EXAMEN DU POEME
Éplue, mot pris pour étincelle, est bien le même
mot que Ton trouve dans le patois bourguignon
pour indiquer la même chose.
Ces diverses manières de parler la même langue
ont bien perdu de leur valeur depuis un demi-
siècle; malheureusement on n'a publié qu'un petit
nombre de glossaires pour les anciens patois , et les
poésies écrites dans ces variétés de françôis ont été
rarement garanties de l'oubli par l'impression.
Tous ces patois se rattachoient à deux dialectes
dont nous n'avohs pas encore parlé.
Nous venons de voir la langue romane varier à
l'ouest et à l'est, de manière à exiger l'usage de
l'une et de l'autre lors des sermens de Strasbourg :
à présent que nous ne parlons plus que de celle de
l'occident, nous sommes forcé d'adopter une nou-*
velle division qui partagera la langue romane en
langue du Nord et langue du Midi; celle-ci a
reçu le nom de romane provençale, qui me paroit
être la mère de l'espagnol et de l'italien : l'autre
fut long -temps désignée par le nom de langue
d'oîZ.
Ici les partisans de notre ancienne littérature se
divisent en deux portions fort inégales : les défen-
seurs de la poésie provençale sont nombreux ; ils
ont presque tous parlé, et longuement, en faveur
de l'idiome de leur choix; ils ont surtout pour
DE PARTONOPEUS. xv
appui l'érudition et les profondes recherches de
M. Raynouard, qui a publié, en grand nombre,
des morceaux de cette poésie du Midi; il a de
plus donné au public une grammaire qui est d'un
grand intérêt pour les amis de la littérature ro-
mane. Il prépare dans ce moment un ouvrage im-
portant qui ne leur sera pas moins utile.
J'ai suivi jusqu'ici, relativement à nos vieilles
langues, la marche des faits historiques; mais je
ne me suis jamais positivement occupé d'études
graitunaticales. La grammaire, qui n'est qu'un re-
cueil de préceptes synthétiquement rassemblés par
les observateurs des progrès de l'esprit humain dans
ses moyens de conmiunication , n'a pu se former
qu'à la suite des langues, comme les arts ont tou-
jours précédé les sciences. Je me reconnois donc
peu capable d'avancer une opinion dans ce débat ;
et quelle autorité pourroit avoir la mienne I Qu'il
me suffise de déclarer que^ le plus souvent, les
manuscrits que j'ai parcourus se sont trouvés d'ac-
cord avec les règles prescrites par M. Raynouard.
La romane du Nord a-t-elle d'ailleurs beaucoup
à regretter en se comptant à celle du Midi ? Ce
n'est sans doute pas sous le rapport de l'antério-
rité ; car le bon sens , à défaut d'autres preuves ,
nous démontre que la Provence, ayant la pre-
xvj EXAMEN pu POÈME
micre fait partie de l'empire romain, deroit avoir
une langue plus fixe, moins variable, et plus en
état de résister aux chocs que le latin éprouva
dans le Nord, pour être métamorphosé en langue
rdmane. Nous aurions pu remarquer la marche de
la langue latine à travers les Gaules., indiquée par
les lieux où s'établirent les écoles les plus bril-
lantes : de Lyon elles vont à Autun, puis à Trêves.
La langue romane poun^oit avoir suivi une pro-
gression inverse.
Les écrits , dans ces deux idiomes , n'ont pas été
publiés également : ceux de la romane de Provence
présentent le plus souvent des chansons , des allé-
goHes, des discussions métaphysiques sur l'amour,
de ces arguties que l'on peut nommer, dans notre
siècle,' du marivaudage. Les noms, la vie des au-
teurs , sont bien connus : beaucoup de ces poètes
ajoutent à leur mérite littéraire l'illustration de
leurs races. Les écrivains dans la langue du Noitl
ont souvent gardé l'anonyme : les détails de leurs
vies sont, pour la plupart, ignorés; mais leurs ou-
vrages sont plus nombreux , et surtout de dimen-
sions telles qu'elles en ont long-temps interdit la
publication : car, outre les genres de poésies que j'ai
particulièrement attribués à la langue provençale,
et dans lesquels ils ne sont pas moins riches ,. les
t2
DE PARTONOPEUS. xvij
ouvrages historiques ^ les traditions anciennes^
aussi importantes par leur étendue que par les ren-
seignemens qu'ils nous donnent sur les moeurs et
les connoissances de l'époque > peuvent leur être
presque exclusivement réservés.
Charle^le^imple^ vers l'an 912, cède la Neustrie
aux Normands, qui ne cessoient de ravager toutes
les côtes à Toccident de l'Europe, et dès le siècle
suivant des héros de cette nation transportent la
romane, qu'ils ont adoptée, dans la Grande-Grèce.
En 1066, Guillaiime-le-Conquérant la porte au
Nord^ et l'impose aux peuples qu'il a vaincus. Peu
après nous trouvons une chronique écrite en vers
romans, alexandrins ou de douze syllabes. On y
raconte dans ce langage , et suivant ce mètre , les
événement qui regardent le couvent de Saint-Péter-
borough. Ces faits commencent presque à la con-
quête de Guillaimie, et leur récit ne s'interrompt
qu'en 11 35. Le douzième siècle nous présente une
pluis ample collection de poésies romanes, et l'on
trouve dans chacune d'elles, malgré les nombreuses
fautes des copistes , un style plus pur, et bien plus
de poésie que l'on n'en avoit vu jusque-là.
Les prétentions de part et d'autre doivent ces-
ser, aujourd'hui que les deux variétés de l'idiome
roman, depuis long-temps confondues, ont donné
I. b
#
» •
■t
r
xviij EXAMEN DU POÈME
naissance a la langue françoise parlée dans toute
TEurope. Je crois que la prééminence réclamée en
faveur du langage du Midi vient de la fausse idée
que l'on s'est formée sur l'époque de la renaissance
des lettres.
Après la chute de l'empire d'Occident, après la
déposition d'Augustule vers l'an 47^» ^ civilisation
semble arrêtée : la religion et les lettres humaines
n'ont pas moins à souffrir de la part des vain-
queurs : le plus grand nombre, il est vrai , ont em-
brassé le christianisme, mais en même temps ils ont
adopté les hérésies du temps ; et leur intolérance ,
comme un sentiment commun à tous les hérésiar-
ques , ne leur a pas permis plus de . ménagemens
pour les monumens des arts que pour la vie des
hommes. Ce n'est plus, comme dans les Gaules,
des bandes de dévastateurs qui ravagent tout sur
leur passage , mais des hommes qui veulent s'ap-
proprier le sol qu'ils ont envahi. Rome a souffert
aussi de leur génie destructeur; mais réunis au-
tour du centre commun des chrétiens , autour de
l'unité religieuse,, ces peuples n'ont pas abdiqué le
pouvoir intellectuel. Le latin est devenu la langue
sacrée : sa puissance n'existe que dans les limites
de la cité immortelle, et de là le souverain pontife
bénit et la ville et l'univers : autour de Rome, les
k
DE PARTONOPEUS. xix
barbare» ont imposé leur langage , et aucun lien
sympathique ne réunit les peuplades de Tantique
Ausonie.
Dans les Gaules, le flambeau des lettres n'est
pas encore éteint : ces contrées, qui n'avoient pas
abandonné le principe catholique , dévoient en
même temps conserver le foyer destiné à faire re^
naitre les lumières. Sous la première dynastie de
leurs rois, les François ont favorisé les sciences :
on trouve encore saint Grégoire de Tours et Fre-
degaire , les derniers des historiens qui aient écrit
en latin sous la première race. Dans le silence
des dottres on retrouve ça et là quelques vestiges
de Httératnre : malgré leurs foibles efforts, les
progrès de la barbarie menacent toute l'Europe
d'une entière obscurité. Mais les temps vont chan-
ger : Charles Martel repousse de nos. contrées la
fureur d'envahissement qui animoit les sectateurs
d'une hérésie judaïque ; les campagnes* de Tours
ont vu l'anéantissement des hordes musulmanes.
Pépin son fils a pasisé les Alpes, et délivré le saint
père du joug de fer que les Lombards faisoient
peser sur l'Égliise : Charlemagne leur succède, et
les efibrts que ses ancêtres avoient faits pour re^
pousser la barbarie , il les emploie pour procurer
la renaissance des lettres. Le rétablissement de
. 1
i
XX EXAMEN DU POÈME
«
l'empire d'Occident renoue les liens qui unissoient
l'Italie et le nord de l'Espagne aux Gaules^ devenues
la première contrée de l'Europe : il établit cette
école du palais qui , plus tard , devint la base de
l'Université de Paris. Dans chacun de ses palais il
fonde une bibliothèque ^ qu'il met à la disposition
des amis des lettres : son exemple n^a pas de moins
salutaires ieffets. Un seigneur de sa cour, duc de
Frioul, nous représente l'idée duluxe littéraire de
cette époque. D. Luc d'Achery nous a conservé le
testament de cet homme peu connu dans l'histoire.
Il y lègue à ses héritiers près de cent ouvrages,
tandis que six cents ans après, au moment où l'im-
primerie va multiplier les moyens des communi-
cations littéraires , la bibliothèque de Charles Vl ,
commencée par Philippe de Valois, Jean et Char-
les V, nous offre à peine neuf cents volumes. Char-
lemagne a ouvert de nouveaux rapports avec l'em-
pire de Bysance, avec le califat d'Orient; les Ma-
hométans et les Juifs espagnols donnent à la France
quelque idée ' des travaux littéraires des anciens
Grecs et de l'état des lettres dans l'Orient.
Ix)uis-le-Pieux , si élorgné de son père par son
intelligence du pouvoir, le suit cependant fidèle-
ment dans ses vues pour la restauration littéraire.
Il ordonne aussi que toutes ses bibliothèques soient
DE PARTONOPEUS. xxj
ouvertes aux hommes studieux ; il veut rju'on leur
prête les ouvrages dont ils auront besoin hors des
palais qui les renferment.
Sous lés successeurs de ces princes auxquels les
sciences doivent 'tant ^ les divisions intestines , les
incursions des Normands , ne permettent guère à
la civilisation de suivre les routes qu'ils lui avoient
tracées. Cependant l«s fondemens de l'Université
de Paris ont été posés : bientôt cette colonne de
l'unité catholique va se développer à travers les
nuages qui obscurcissent l'horizon ; les nations se
presseront près d'elle,* et chacune apportera en
tribut ce cpii doit servir à sa solidité.
A la fin du dixième siècle la famille des Capétiens
monte sur le trône des François ; c'est à elle que
se rattsrchent tous les progrès que les peuples vont
faire dans les voies de la civilisation. C'est dans le
siècle suivant que vont reparoi tre les historiens,
leâ poètes frs^nçois qui écrivent dans un latin un
peu négligé : à côté d'eux les poètes de la langue
romane vont faire entendre leurs premiers accens ,
et dans le douzièâie siècle nous allons trouver de
nombreuses preuves de l'excellence de cette langue
nouvelle. Au siècle précédent on trouve , il est
vrai^ quelques vers de Guillaume IX, comte de
Poitiers et duc d'Aquitaine. Mais c'est bientôt
xxij EXAMEN DU POEME
après que va apparoitre dans tout son éclat ia langue
\^ romane y qui ne doit plus finir que par sa méta-
morphose dans celle que nous parlons aujourd'hui^
et qui est devenue la parole du monde chrétien.
Il falloit bien qu'avant le treizième siècle la lan-
gue romane présentât des productions impor-
tantes^ puisque dès -lors on la trouve répandue
dans toute l'Em'ope civilisée.
En 1275 miaestro Martino. da Ganale traduisit
en françois l'histoire latine de Venise, « parce que,
i( dit-il, la langue Françoise cort parmi le monde,
(( et est plus délitable à lire et à oïr que nulle
« autre. »
C'est en firançois que Brunetto Latini, mort en
1295, écrivit son Trésor , « pour chou que là par-
s
- (< léure en est phis délitable et pli^s commune à
« toutes gens. »
Les deux romanes se sont confondues dans leur
passage avec les pieux croisés a travers les mers ;
elles ont été portées ensemible par les chevaliers de
l'Europe dans l'Orient , où elles vont former ce
langage singulier qui , aujourd'hui encore, con-
serve le nom de langue franque , et est générale-
ment parlé dans les parties de l'Asie qui avoisinent
notre Europe. Nos pèlerins guerriers ont rapporté
dans leur patrie les histoires , les contes et les.
DE PARTONOPEUS. xxiij
bibles natifs de l'Orient. C'est sans doute par cette
voie que nous est parvenu , entre autres , cet apo-*
logue que Marie de France nou3 a donné sous le
titre du Muset qui quist femme.. On ne le trouve
nulle part jusqu'à la version des fables de Bidpaï,
faite seulement à la fin du dix-septième siècle. On
doit 9 je pense, regretter sous ce rapport que La
Fontaine n'ait pas eu connoissance de ces. poésies
d'un auteur du douzième siècle, dont M. de Ro-
quefort a enrichi notre littérature.
Les monumens littéraires du douzième siècle,
que j'ai presque appelé Tâge d'or de la poésie, ro-
mane, ne sont ni aussi nombreux, ni aussi purs
qu'on le pourroit penser d'après ce que j'ai dit ;
mais je crois devoir attribuer leur rareté et la cor-
ruption du style qu'ils présentent, aux continua-
teurs qui ont allongé les récits, augmenté les ou-
vrages qu'ils recopioient par des détails , par des
inventions de leur étroit génie. Lassés même du
joiig de la rime , ils ont fini par les traduire en
prose, et leurs efibrts malheureux ont causé la
destruction ou l'altération des originaux. Je crpis
devoir dîre sur ces ouvrages dont la date est bien
constatée, qu<elques mots qui serviront à prouver
ce que j'avance. J'ai déjà parlé de la Chronique de
Saint-Péterborough : les deux romans de Wace ou
xxiv EXAMEN DU POËME
Gace sont aussi des ■ chroniques rimées. Le pre-
.mier, encore inédit^ que l'on nomme le Roman
du Brut y est une fidèle traduction de l'ouvrage fa-
buleux sur l'origine des rois d'Angleterre , et qui
fut écrit en latin par Geoffroy ou Galfred de Mont-
mouth au douzième siècle. L'autre poëme^ publié
«
récemment par M. Fréd. Pluquet, est, sous le
nom de Roman de Rou. une histoire des Normands
avant la cession de la Neustrie, depuis qu'ils en
furent les maîtres , et des premiers rofs après la
conquête d'Angleterre. Ce second ouvrage paroît
imité des Annales d'Orderic Vital. L'auteiu* lui-
même affirme qu'il doit le sujet qu'il a traité à
Benoit de Sainte-More, trouvère anglo-normand,
son contemporain. Des ouvrages historiques ne
pouvoient s'adapter aux fantaisies des trouvères qui
vinrent ensuite : les fables et les lais de Marie de
France ne leur ôf&ôient pas plus de facilités; mais
les premières branches du Roman du Renart sem-
bloient prêter un cadre facile aux continuateurs :
celui de Partonopeus ne pouvoit pas être augmenté
sans que l'on altérât le texte primitif, et quatre
vers insérés dans le corps de ce poëme sont la basé
des accroissemens qu'on voulut lui donner : les
voici tels qu'ils sont dans un manuscrit du trei^
zième siècle :
DE PARTONOPEDS. xxv
Ne dirai plus à ceste foiz.
Nq ses dolors ne ses destroiz :
Mais là avant , quant ge dirai
Ses aventures et devrai.
En promettant aiBsi les aventures du neveu de
Somegur^ on voit que le nouvel auteur s'est pré-
paré à la publication de ce que Legrand d'Aussy
a nommé la seconde partie de ce roman ^ et qui lui
a présenté si peu d'intérêt qu'il a renoncé à en
r
donner un extrait. M. de Roquefort^ après ^ a dit
quelques mots de cette seconde partie > mais il lui
a reconnu le même défaut que lui reprochoit
Legcand.
Ce n'est pas sans intention que j'ai donné le nom
de poëme à l'ouvrage que je publie : c'est qu'il est^
à mon avis, un véritable poëmè épique, suivant
toute, l'acception de. ce mot. Qu'ek-ce en effet
qu'un poëme épique? Ici malheuKusement, comme
en presque tout ce qui est affaire de sentiment,
nous ne trouvons pas une définition bien exacte;
mais adoptons , faute de mieux, celle des anciennes
écoles ; et quoique le$ exemples nous fussent plus
favorables , bornonsr-nous à celle-ci , que l'on ex-
primoit ainsi : (c C'est le récit poétique d'une action
merveilleuse admettant des épisi^es, mais à la con-
dition qu'ils proviennent naturellement du sujet.
I
xxvj EXAMEN DU POÈME
qu'ils y rentrent sans peine ^ et qu'ils ne nuisent
point à l'intérêt de l'action principale, dont l'unité
'est fortement recommandée, et dont la durée doit
être circonscrite à un temps assez court. » Ces
règles ne sont nullement en opposition avec le
Partonopeus; on n'auroit à reprendre que l'ex-
trait de Darès le Phrygien , qui sert d'avanlHscène.
En efTçt, la jeunç h^itière de l'empire de Con-
stantinople , la belle Mélior, pressée par ses peuples
de leur donner un maître en choisissant un époux ,
envoie de tous côtés des messagers .chargés de cher-
cher l'homme capable de satisfaire aux désirs de ses
vassaux, et de faire le bonheur de sa vie. Les récits
de ceux qui ont visité la France excitent sa curior
sité, et lui font naître l'envie de connoitre le
neveu du roi de ces contrées. A l'aide d'arts ma-^-
giques elle se transporte dans ce pays, y voit, y
admire le jeune prince ; et par une suite d'artifices
surnaturels, elle l'amène dans sa capitale, où elle
le rend invisible aux autres hommes, en même
temps qu'il ne les peut apercevoir* Il faut remar-
quer que, suivant les croyances du temps, la magie
étoit considérée comme une haute science, qui,
loin d'être incompatible avec la religion , exigeoit
autant de foi qûeVe savoir : c'est ainsi que plus
tard on a vu les philosophes hermétiques recom-"
DE PARTONOPEUS. xxvij
mander à leurs adeptes la pureté des moeurs et la
sainteté de la yie, comme le moyen nécessaire
d'anÎTer k la connoissance du grand œuvre.
Après aToir, et contre son gré , et dès la première
nuit qui suiyit l'arrivée du prince , accordé à Far-
tonopeus le don d'amoureuse merci , elle se retire
ayant le jour ; elle Ta supplié de ne pas chercher à
la voir ou de force ou par artifice. « De cette in-
discrétion viendroît, dltnelle, une grande infor-
tune pour les deux amans : la jouissance d'un pou-
voir surnaturel doit sans doute être achetée par
des conditions qui s'opposent à l'abus que l'on en
pourroit faire. » La jeune impératrice arrache elle-
même son amant à i'espèce de torpeur qui semble
lui avoir tout Êiit oublier pendant une année de
s^our auprès dé son amie. Bien difiërente d'Ar^
mide , c'est elle qui lui apprend l'envahissement de
la France par les hordes du Nord, et qui l'excite à
aller défendre sa patrie, et à s'illustrer pour se
rendre plus d|gne du trône impérial qu'elle le des-
tine à partajger avec elle. U part> mais non sans
renouveler la promesse qu'il lui a déjà faite, dé ne
jamais essayer à la voir sans son aveu; Ses combats,
ses victoires en France, forment un épisode qui
sort sans effort du sujet même, sert à faire con-
noitrela valeur, la générosité du comte de Bloisj^
xxviij EXAMEN DU POËME
et leB autres qualités éminentes qui doivejit le reri-
dre de plus en plus intéressait. Sa mène /affligée
d'une absence qui doit lui laisser encore de longeas
inquiétudes , cherche les moyens de l'arracher a sa
douce amie : le prince évite le piège au moment
d'y tomber^ et revient confier à Mélior l'involon-
taire infidélité dont il a manqué de se rendre cou-
pable envers elle. Une seconde absence, pendant
laquelle on emploie sur son esprit tous les eflforts
de la tendresse maternelle et des principes reli-
gieux, le conduit H une trahison dont il aura
long-temps à souffrir. Son amante, privée de son
pouvoir par la faute du prince, l'abandonne, puis-
qu'elle ne peut plus cacher ses secrets amoureux.
Ses remords le poussent à une pénitence volontaire
dont il cherche la fin ,. en se livrant , dans les Ar-
dennes, aux bé tes féroces qui infestent ces forets.
Son désespoir pouvoit le conduire à une mort pro-
chaine^ lorsque l'arrivée d'un navire lui apporte
et consolation et secours. Le tournoi ^ dont le
vainqueur doit obtenir la main de l'impératrice si
indignement trompée par lui, lui donne les moyens
d'ol>tenir sa grâce, et c'est enfin du champ.de la
gloire qu'il passe dans les bras de celle qui doit
courotmer son amour.
Rien , ce me semble , ne répugne ici aux lois
DE PARTONOPEUS. xxix
assez peu précises que nous avons trouvées pour le
poëme épique. La durée de Faction né s'étend pas
trop loin ; elle commence au milieu de septem-
bre 5io.
Cil Cloevis , cil rices rois ,
Ala- cacier en Ardenois
Après la feste Sainte-Grois.
(VewiaS.)
L'exaltation de la Sainte-Croix est fi^ée au 14 no-
vembre. Le prince Partonopeus reste plus d'un an
dans le pays où l'a conduit la barque magique^
dans laquelle il est «ntré lorsqu'il s'égara à là
chasse. Il reste auprès de Mélior plus d'un an, car
Passé estoit l'autre setenbre
'Quant del roi Cloevis li menbre.
(Ver^ 1895.)
On lui apprend la mort du roi, et l'invasion des
Sarrasins qu'il doit aller repousser. Clovis est mort
le 29 novexnbre de l'an 5 1 1 . Sans nous arrêter à
ses divers voyages , nous trouvons fixé aux pre-
miers jours de l'an 5i2son combat avec Spmegur,
l'Agamemnon des hordes sarrasineSé Après quel-
que séjour en France il retourne à Chief-d'Oire ,
et y demeure une demi-année :
XXX EXAMEN DU POEME
Et sont cil demi-an ensamble. .
Quant li demis-ans est pasës.
(Veri4i9^.)
Âpres ce temps le comte de BIoîs revient en
France : c'est alors qu'ébranlé par les prières de sa
mère, cédant aux injonctions de l'évéque de Paris,
il reçoit la fatale lanterne qui ya devenir Torigipe
de tous ses maux. U arrive à Ghief-d'Oire , et le
lendemain , banni et honteux , il repart pour la
France , où , renfermé dans le château de Blôis, il
se livre à sa douleur pendant une année : alors,
ne consultant que son désespoir , il va dans les
Ardennes se livrer à la rage des bétes féroces. La
belle Urraque , sœur de Mélior, arrive heureuse-
ment auprès de lui , le console par de feintes espé-
rances , le conduit à Salence, et le jour fixé pour
le tournoi il se présente dans l'arène, y remporte
de nombreux avantages, et esl. proclamé, par les
juges du tournoi , le plus digne entre les préten-
dans de la jeune et belle impératrice, qui l'accepte
pour époux le jour de l'Ascension , c'est-indii^ le
i6 mai de l'an 5i3.
Mais ce qui décide le plus en faveur de l'argu-
ment que j'avance , c'est la poésie qui règne dans
DE PARTONOPEUS. xxxj
cette composition, et qu'il est si facile d'y sentir
malgré l'ancienneté du langage. L'invocation qui
sie trouve au commencement du prologue ne me
semble le céder en rien à celles des ppëmes d'Ho-
mère et de Virgile. Le récit de la gloire et de la
destruction de Troie , emprunté à Darès le Phry-
gien , me paroit agréable et assez fidèle. Il forme
l'avant-scène , et l'on y trouve ce sentiment ^i
reparoltra non moins énergiquement dans l'épisode
de Sornegur, que la ruine des empires les plus
puissans, des armées, les plus redoutables, pro-
vient toujours de la séparation des intérêts des rois
d'avec ceux des peuples, discorde que l'on doit
toujours impuler à de faux et perfides conseillers,
qui, dans un esprit d'égoïsme, font assaut en même
temps d'adulation et de servilité avec les uns, d'in-
solence et dé tyrannie avec les autres. Ancljise et
le comte Mares sont les types des camarillas de
nosjpurs.
Le combat singulier de Partonopeus contre Sor-
negnr n'a présenté à MM. Legrand.d'Âussy -et Ro-
quefort qu'une suite trop longue de vers et de dé-
tails fastidieux. Je suis lov de partager leur opinion.
Dans cette partie dramatique du poëme, rien ne me
semble surabondant : le sujet n'eii est pas moins
intéressant que celui du combat d'Hector et d'Âjax :
^
I
xxxij. EXAMEN DU POËME
là il s'agît de la possession d'Hélène et de ses tré-
sors, ou plutôt du sort de la Grèce asiatique et
de la Grèce européenne ; ici , c'est le sort de ïa
France, ou plutôt le sort de la civilisation contre
la barbarie, de l'unité catholique contre le schisme
de Mahomet qui doit être réglé. Dans Homère,
comme dah^ notre vieux poète, les combattans
sont intéressans de part et d'autre; mais leur
cause est intervertie : Hector , le pieux Hector ,
le modèle des pères, des fils, des époux et des
citoyens , combat contre le droit pour faire triom-
pher la force brutale ; le farouche Ajax , plus digne
de porter les aimes pour une cause injuste, est
chargé de soutenir les droits de là civilisation.
Embarrassé de débrouiller le nœud qu'il a tissu ,
le vieil Homère ne trouve, pour se sauver des in-
conséquences dans lesquelles il s'est engagé , que
de rendre le combat égal de part et d'autre , et de
charger la nuit d'en interrompre le cours, sans
assigner une suite à ce combat si intéressant, qui
alors ne reste plus que comme une de ces escar-
mouches fanfaronnes dont on seroit tenté de rire,
si la vie de (Jeux grands liémmes n'y avoit pas été
compromise.
Fartonopeus s'est arraché aux charmes d'une vie
délicieuse, et, ce qui est plus pour un héros fran-
DE PARTgNOPÈUS. xxxiij
çois, pleine d'amour et de sentiment, pom* venir
au secoiirs de sa patrie, et s'opposera son asser-
vissement sous/un joug étraiiger. U est jeune, un
peu trop jeune , si l'on veut lire xfti an^ avec les
manuscrite, au lieu de xvi ans que le sens indique.
La dame qu'il adore ne lui a pas , comme Andro-
maque, représenté les dangers qu'elle aura à courir
s'il succombe dans la lutte à laquelle elle l'excite à
prendre part. €'est elle qui lui donne des conseils
d'une morale chrétienne, d'une pi*udence géné-
reuse qui réduit la sagesse de Nestor à très peu de
chose.
(( Allez , doux ami , lui dit-elle , la France a
a besoin de vous : dans sa détresse elle réclame vos
«efforts; volez à sa défense. D^ns votre patrie
« vous trouverez peines et combats ; gloire aussi ,
« car c'est ainsi qu'elle s'acquiert. Le bon roi Glovis
ce est mort : Blois, l'héritage de vos pères, cerné
« de toutes parts, ne peut se conserver que par
« votre présence.
((Soyez preux en armes, franc et libéral en
(c toutes choses. A tout bon chevalier ofïrez aide et
(c richesses. N'épargnez ni argent, ni habits, ni «vh
« très fournimens de guerre. Que TOtre parole soit
(( toujours sacrée. Hmnble avec les pauvres, soyez
(( honnête et modeste avec tous vos compatriotes.
I. c
xxxiv EXAMEN BU POÈME
« Portez à Dieu tout honneur et rëvërence; crainte
H du Seigneur est augmentation de hardiesse et
c( accroissement de prudence. Soyez fidèle à votre
« amie^ et ne 'cherchez pas à la Yoir contre sa dé-
w fense. C'est pour son bonheur; c'est pour le vôtre
« surtout, que vous en supplie humblement votre
(( amie Mëlior. n
C'est en effet par suite de ces conseils, par l'exem-
ple de sa bravoure , par sa générosité , par sa po-
pularité, qu'il rallie les François, qu'il les ramène
à la défense de leur roi et de leur patrie. C'est ainsi
qu'il attire un grand nombre de chevaliers étran-
gers sous les drapeaux de son pays ; c'est ainsi qu'il
rappellera la victoire quelque temps infidèle.
Sornegur, le chef| l'Âgamemnon des Sarrasins,
se rapproche d' Ajax par sa valeur , et par quelque
chose de sauvage qui se démêle dans le caractère
de l'un et de l'autre; mais, plus généreux, plus
civilisé que le héros grec, il reconnoit de lui-même
la faute qu'il a faite de s'abandonner à l'homme
qui lui a enlevé l'amour des peuples à la tête des-
quels il marche. Malgré l'appui qu'il compte trou-
ver dans les rois qui lui obéissent, il sent qu'il ne
peut hasarder la vie de tant d'hommes qui lui sont
soumis. Il sent qu'il ne peut leur faire partager les
risques auxquels il a eu le tort de lés exposer; il se
DE PARTONOPEUS. xxxy
repent de sa foiblesse ][>our Mares. Il ne croit pas
tout perdu; mais il en appelle à sa valeur, et,
nouveau Décius, c'est sa propre vie qu*il veut ex-
poser, et c'est dans cette vue, dans la seule .idée
d'épargner le sang des hommes, qu'il adresse son
défi aux François. Eh passant, remarquons que,
pour faire ce défi , il est obligé d'avoir recours à
un clerc, tandis que le roi de France lit lui-même
*
la lettre qu'il reçoit, et que lui seul répond au
nom de son peuple.
Partonopeus a obtenu d'être le champion de ses
compatriotes. Dans les deux armées les préparatifs
se font avec une égale prévoyance. Les Sarrasins
ne s'occupent que du matériel : pleins de foi , les
François vont au pied des autels passer la nuit dans
le jeùnç et la prière.
Le combat commence : le récit n'en pourroit
guère être abrégé sans être tronqué , sans perdre
du dramatique nécessaire au poëme. La victoire,
d'abord* incertaine, semble se fixer tantôt d'un
côté, tantôt de l'autre. Partonopeu»', qui parfois
a paru accablé et réduit à se battre en désespéré ,
a repris ses avantages; cependant son adversaire
peut, comme il Ta déjà fait lui-même, recouvrer
des forces imprévues. Ce n'est pas la nuit qui va
suspendre et abandonner ce procès indécis, elle
' 1
I
xxxvj EXAMEN DU POËME
n'est pas venue, et le poète ne veut pas avoir re-
cours à un moyen aussi commun. La trahison de
Mares, qui, à tout prix-, veut reconquérir les
bonnes grâces de son souverain , va teiminer l'ac-
tion, et donner à Somegur le moyen de signaler
sa générosité et toute sa^grandeur d'âme. Les rois
sarrasins'Ont eux-mêmes puni la trahison de Mares
par la mort de ce comte. La paix réunit les guer-
riers de l'une et l'autre armée : les François s'ho-
norent en comblant de richesses leurs redou-
tables adversaires ; et là confiance est si bien rétîi-
blie entre eux , que Sornegur laisse -auprès du
comte de Blois le fils du roi Fabur, son neveu,
pour que ce jeune homme puisse apprendre la lan-
gue et les usages des François : précieux monu-
ment de cette domesticité de la jeunesse, qui fai-
soit de chacun des palais des grands une école de
gymnastique, de courtoisie, et de toutes les vertus
sociales et religieuses.
Cependant la sœur de Clovis, la mère du comte
de Blois , aveuglée également par l'amour mater-
nel et par la superstition, reproche à son fils les
engagemens qu'il a pris loin de la France. Elle
le croit tombé dans les filets de Satan; elle a im-
ploré le secours du monarque françois, et nos
moeurs actuelles répugnent à l'adoption de sem-*
DE PARTONOPEUS. xxxvij
blables moyens. Fartonopeus échappe au piège au
moment où il va succomber : le nom^ le souvenir
de son amante indiscrètement rappelé , est un ta-
lisman qui repousse les pièges qu'on lui a tendus ^
qui résiste à tout, même au breuvage amoureux
qu'on lui a fait prendre. Il fuit , et de retour près
de la princesse de Bysance^ il confesse sa faute et
en obtient le pardon ; mais bientôt il va se rendre
inexcusable.
Mélior^ l'impératrice de Constantinople^ l'amante
de Fartonopeus^ qui n'a à se reprocher qu'une trop
grande tendresse pour lui , trahie par son amant ^
et perdant , par la faute de ce prince , le pouvoir
surnaturel qu'elle avoit^ se li\re à de longs et péni-
bles regrets. EUe ne lui adresse que peu de repro-
ches^ et sa douleur n'exprime que lé chagrin de
perdre un amour qui .faisoit tout son bonheur.
Le prince françois n'échappe à la mort que par
l'intervention de la sœur de l'impératrice, qui,
belle et bonne, met tout en usage pour le ren-
voyer sain et sauf.
De retour à Blois, il se dérobe a la tendresse et
à la reconnoissance de ses compatriotes : il adresse
de vifs reproches à sa mère; il se condamne lui-
même à ne voir personne , et à ne vivre que des
alimens les plus grossiers. Son désespoir est silen^
xxxviij EXAMEN DU POEME
cieux; &'il parle seul, c'est Dieu, c'est la Trinité,
c'est la mère de Dieu , qui sont les objets de ses
supplications.
Pères du ciel , fait-il , merci.
Doz Jesucriz , vrais Diex , vrais hom ,
Et (ilz es Di^ , par ton doz nom ,
Par ton savoir, par ta vertu ,
Conseille moi donc de salu ;
Conforte moi de mes dolors ,
Et bonement me fais secors.
CVers 5393 et tuÎT.)
Seinte Marie , virge mère ,
Qui concéos en tor ton père ,
Et enfantas contre nature
Ton créator, tu créature.
(Tera S4o5 et soît-)
Il reproche à la Mort sa cruelle partialité , qui
lui fait enlever les bons, et laisse les méchans pour-
suivre leur criminelle carrière. Le suicide lui sem-
ble le seul moyen de se dérober à ses affreux cha-
grins; mais comment pourroit-il se livrer à ce
terrible acte de désespoir? ses sentimens religieux
s'opposent d'ailleurs à ce qu'il prenne oe parti. Ce
sont les bétes féroces qu'il a tant redoutées dans
les Ardennes, dont il veut affronter la furie. Il
exécute ce dernier projet , et cet abandon de lui-
DE PARTONOP^US. xxxix
même semble avoir servi de modèle au désespoir
d'Âmadis, lorsque, sous le nom du beau Téné--
hreux, il s'égare au milieu des déserts; mais le
bon sens du poète du douzième siècle le retient
dans de justes bornes; et s'il livre son héros à des
projets insensés, il ne l'y laisse pas assez long-
temps pour rendre son salut impossible : la bonne
Urraque, la sœur de Mélior, s'est approchée sans
le savoir des lieux où il s'est exilé ; elle le recon-
noît y le console , l'encourage par de fausses confi-
dences, et le détermine à la suivre à Salence, prin-
cipauté dont elle jouit sans partage. Là elle lui
prodigue les soins d'une sœur. Uespoir qu'elle a
fait renaître chez lui est le plus puissant des re-
•
mèdes qu'elle emploie : en lui fournissant des
armes pour le tournoi dont la main de Mélior doit
être le prix, elle le fait renaître à la joie, et excite
sa confiance au point d'attendre avec impatience
le signal de nouveaux combats.
Cependant la bonne et constante Urraque va
souvent visiter sa sœur; elle écoute ses plaintes
avec une rigueur qui semble contraster avec sa
bienveillance naturelle, mais c'est pour le bien
des deux amans qu'elle afifecte une sévérité qui est
loin d'elle. Elle lui demande des détails sur le
tournoi futur, et sur les combattans qui doivent y
•xl EXAMEN DD POEME
paroitre. Les musulmans d'Asie, de concert avee
les Européens orientaux , doÎTent s'y réunir 9diis
les enseignes de l'empereur d'Allemagne > les An-
glois, les François et les Espagnols, doivent mar-
cher sous la bannière de France, et auront son roi
pour chef.
' L'énumératiou de ces rois de la péninsule peut
nous donner quelques notions sur le temps oit le
poème fut composé : je crois donc devoir m'y ar-
rêter quelques instans. Parmi les rois musulmans
de la péninsule on remarque ceux de Valence , de
Dénia, d'Orihuela, d'Almérie , etc. ; or la plupart
de ces monarchies éphémères ne parurent qu'à la
fin de la dynastie des Ommiades ou califes d'Occi-
dent, qui finit en io5i. On y voit aussi un roi de
Carthage,
A cui f^n» pans d'Espaigne afiert.
Ces mots me semblent désigner le commencement
de la dynastie des Almoravides en 1094, où Joseph
Ben-Taxfin n'étoit pas encore entièrement maiire
de l'Espagne mahométane.
Les rois chrétiens de la péninsule qui figurent
dans ce tableau rendent encore cet aperçu plus
remarquable, car à peine dans ce temps apparois-
soient-ils dans l'histoire. Bientôt ils vont se réunir
DE PARTONOPEDS. . xlj '
Contre les musulmans , et par leurs efforts com-
muns les eitpulser de la vaste étendue de *tei^în
qui a rendu le califat d'Occident rival de celui de
l'Asie. »
D est à propos , je le pense , de faire remarquer
les nombreux anachronismes commis par le poète.
Sous l'héritier immédiat de Glovi» paroissent les
mahométans^ dont le premier établissement en
Espagne ne remonte qu'à l'an jix; tandis que la
mort de Glotaire est fixée ^ar l'histoire à l'année
56 1. Gaudins-le-BIond, qui sera le fidèle compa-
gnon d'armes du prince françois pendant toute la
durée du tournoi , s'est converti à la foi chrétienne
à la suite de la bataille de Tours, g^g^^c en 752
par Gharies Martel.
Ce tournoi, dont l'action est natrée avec élégance,
et traitée avec cet esprit qui a déjà si avantageuse*
ment décrit le combat singulier de Partonopeus et
de Sornegur, ce tournoi, qui va terminer l'épopée
* Les rois de Galice et de Navarre sont Içs seuls rois chrétiens
de la péninsule qui soient mentionnés ici. Par Galice on doit
entendre les couronnes rédnies de Galice, de Léon, et la prin-
cipauté des Asturies. C'est presque aux temps de la conquête
musulmane qu'il faut remonter pour trouver l'origine de ces
souverainetés. La Navarre devint royaume indépendant en 83i ,
les royaumes de Castille et d'Aragon ne comptent qu'en io53 et
io34> c'est-à-dire peu après l'extinction du califat d'Occident.
xHj EXAMEN DU POEME
dont nous nous occupons^ et conduire le comte
de Blois à la possession de l'empire et de son amie,
a fait naître de singulières idées à plusieurs homjnes
de mérite qui se sont occupés de notre poëme.
L'empereur d'Allemagne , qui n'y est pas peint
en beau, forme un parti pour vaincre les Frau'-
çois.: leur roi est malmené et démonté. Parto-
nopeus, qui s'en aperçoit, court au monarque
françois, le remet à cheval, et criant : Montjoie
Saint Denis l repousse ^es adversaires. C'est en vain
que Clotairé ou Lohier le remercie : le comte de
Bloîs , qui veut rester inconnu , répond en grec
aux avances des François, mais ne laisse pas ignorer
au prince que ce n'est pas la première fois qu'il
vient à son secours. M. Legrand d'Aussy a cru
voir dans cet accident une allusion à la bataille de
Bouvines; mais il me semble qu'entre ces deux
faits les rapports sont bien différens : à la bataille
de Bouvines l'empereur Othon, excommunié, se
ligue avec le roi d'Angleterre, naguère excom-
munié aussi, avec le comte de Flandre, avec le
comte de Boulogne, et plusieurs autres seigneurs
mus par des motifs divers, mais toujours person-
nels. Ce n'étoit point contre le monarque françois,
c'étoit contré l'unité francoise • et surtout contre
l'unité de l'Église, qu'ils s'étoient réunis.
f
DE PARTONOPEUS. xliij
Ici l'ordonnateur du tournoi , craignant d'en
rendre les suites dangereuses j a groupé les cheva-
liers^ malgré leur croyance religieuse^ en deux
partis, dont l'un doit être commandé par le roi
de France, et l'autre par le roi d'Allemagne.
Le roi d'Angleterre marche à la tète de la ligue
qui est sous les ordres du roi François. Il ne peut
donc y avoir aucun rapport avec la bataille de
Bouvines. On pourroit seulement, du cri de Mont-
joie proféré par Partonopeus, déduire que la com-
position de cette épopée ne doit pas remonter au-
delà de Louis-Ie-Gros. Parmi ceux qui , dans cet
estour, se distinguent, on compte les Sarrasins, et
surtout le soudan de Perse. Que pouvoient avoir
à démêler, avec l'action de Bouvines, ces princes
non chrétiens, non Européens?
Cherchons donc ailleurs les moyens de fixer,
d'une manière approximative, l'époque de la com-
position de ce poème.
M. Legrand d'Aussy paroit la placer au douzième
siècle. M. de Roquefort reporte au commencement
du treizième siècle cette date, et les membres de
l'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres qui
se sont chargés de la continuation de l'histoire lit-
téraire de France, me semblent avoir adopté l'opi-
nion de ce dernier auteur. Cependant tous ne
xUv EXAMEN DU POÈME
parlent que d'après les manuscrits de la Biblio-
thèque du Roi : aucun d'eux ne paroit connoître
le manuscrit de Dom Lobineau , que possède la
Bibliothèque de FÂrsenaL
Pour le moment^ je me bornerai à indiquer les
diffërences les plus remarquables que l'on y ren-
contre : malgré les nombreuses lacunes du manu-
scrit de l'Arsenal , malgré la perte des derniers
feuillets qu'il nous fait regretter, c'est encore le
seul qui nous offre le Partonopeus en entier,
.Le prince s'étoit égaré à la chasse; il arrive à
Chef-d'Oire; il y trouve Mélior, qui le renvoie,
au bout d'un an, à la défense de son prince et de
sa patrie. Après une infidélité involontaire, il re-
tourne à Chef-d'Oire. A son second voyage en
France , sa mère lui arrache la promesse de voir la
princesse , et il reçoit d'elle le funeste présent de
la lanterne enchantée. Sa trahison, sa fuite, son
désespoir, sa retraite à Blois , son départ pour les
Ardennes , son retour à Salence , le tournoi entre
les chevaliers des diverses parties du monde, tout
se trouve également dans les trois manuscrits; mais,
dans le manuscrit de l'Arsenal, la suite du tournoi
est fort différente, et elle annonce bien la con-
clusion de l'ouvrage. Le soudan de Perse, qui am-
bitionnoit le prix du tournoi et la main de M éîior,
i
DE PARTONOPEUS. xlv
mécontent du jugement qui l'en prive , défie Par-
tonopeus : un nouveau combat a lieu entre ces
deux chevaliers. Le Soudan y périt. Partonopeus,
vainqueur de nouveau, reçoit le sceptre impérial
avec la main de Mélior, fait épouser la belle Urraque
au roi de France, et la gente Persev^is à Gaudins,
son frère d'armes, auquel il donne ses comtés de
Blois et d'Angers.
Ces divers récits , avec celui des apprêts des
noces de tous ces héros , sont compris dans plus de
douze cents vers.
Dans les deux autres manuscrits, au contraire,
après le jugement du tournoi, le Soudan se retire
mécontent. ^
Li soudans s'en part toz marriz
Et confonduz et ^esconfiz ;
Moult pensse à venger sa. greva nce ,
Moult s'affiche de sa venjance ,
Moult se claime las et chaitif ;
Li suen s'en vont morne et pensif;
Partonopex remaint toz liez
Le détail de ses noces n'occupe pas quatre-vingts
vers. Op n'y dit rien du mariage d'Urraque ni de
celui de Gandins.
C'est alors que commence ce que MM. Legrand
d'Aussy et de Roquefort ont nommé la seconde
1
xlvj EXAMEN DU POÈME
partie du roman, et qu'ils n'ont pas jugée digne
d'être extraite : ce n'en est en efFet qu'une pro-
longation qui offre peu d'intérêt, qui ne produit
rien, et qui ne se termine pas. On est étonné du
nombre de ces continuateurs qui , ayant agrandi
la carrière, ne peuvent la parcourir jusqu'au bout.
Dans le manuscrit de Saint-Germain, et presque
immédiatement après Partonopeûs de Blois, on
trouve le joli roinan de Flores et de Blanche Flor^
qui a été également allongé et dégradé par un écri-
vain postérieur, qui ne l'a pas non plus terminé.
Si , comme on le pense , le manuscrit de Saint-
Germain appartient au commencement du trei-
zième siècle, afantque Ton ait entrepris de gâter
le poëme il devoit s'être écoulé un certain temps
pour qu'il eût pu acquérir de Ja célébrité, et ce
n'est pas trop demander que d'en reculer la com-
position primitive jusqu'au milieu du douzième
siècle.
Dans le manuscrit de la Bibliothèque de l'Arse-
nal, une infinité de mots attestent une ancienneté
incomparablement supérieure à celle du manuscrit
que M. de Roquefort regarde comme écrit au trei-
zième siècle. Le titre du poëme, P arionopeus , en
est lui-même une preuve; car, avec quelque esprit
que l'on défende une cause contraire > il me semble
I
DE PARTONOPEUS. xlrij
hors de doute que, dans l'idiome roman ^ Deus a
dû précéder sa modification 'Diex. Je pourrois al-
léguer bien d'autres mots : je me bornerai à jtm
seul. Le mot dolowe^ venu de dilui^ium, me sem-
ble bien plus près de l'usage de la langue latine que
ceux que l'on y a substitués par la suite, et on ne
le trouve point dans des oeuvres postérieures au
douzième siècle.
Déjà j'ai parié du tort qu'avoient fait à nos an-
ciens écrits les continuateurs qui , dans les siècles
suivais, recopièrent nos vieux poëmes en les amé-
liorant, suivant eux, en les dépravant, suivant
nous. Les copies que nous présentent les manu-
scrits de Saint-Germain et de la Bibliothèque du
Roi, sont dans ce cas. Avec de grandes augmien-
tations , de graves altérations à notre épopée , nous
avons à déplorer des mutilations considérables ; et,
sans le manuscrit plus ancien de Dom Lbbineau ,
nous aurions à regretter et le dénouement, et quel-
ques morceaux précieux , tels que celui sur lequel
j'appelle l'attention du lecteur, et dont je vais don-
ner une version littérale, que l'on pourra con-
fronter avec le texte, vers 10640 et suivans.
Après avoir parlé de la toilette que firent les
chevaliers pour paroi tre aux noces de l'impératrice,
le poète décrit celle des dames :
vxliij EXAMEN DU POEME
« Les dames y mirent plus de temps; il n'y eut
(( pli^ dans leurs, habits qu'elles ne voulussent as-
(( sortir au genre de leurs traits. Elles sont étroite-
« ment vêtues de dentelles d'or et d'argent, depuis
(( le poignet jusques aux hanches , qui , chez elles ,
« dévoient être blanches et belles. C'est en pied
« qu'elles se font parer, ajuster, estreindi^e. C'est
« par-devant qu'elles laissent tomber les pendans
« de leurs ceintures. Souvent elles se regardent
• « poÎH* éloigner tout ce qui pourroit messeoir à
« leur beauté. Leurs tresses sont en bandes, et plai-
(( samment entrelacées de fils d'or et d'argent. La
« chevelure est habilement apprêtée. Les visages
w furent soigneusement lavés d'eau de rose. Qui
w plus en vouloit faire , avoit d'avance préparé
(( toutes choses. Mais telles furent douées de si
« grande beauté , que peu s'occupèrent de leurs
(c ajustemens.
« Au lacer fut le plus grand embarras : ici , il est
H trop haut; là, il est trop plat : voilà trop d^ou-
« vçrture : ce nœud me va mal ; il est trop lâche ;
« il est trop serré : ce pli ne me plaît nullement :
t< i^egarde tout autour de moi : présente -moi le
.«miroir : regarde par- derrière, je verrai par-
ce devant : fais un plus grand tour par ici : décou-
« vre-moi la bouche un peu plus : ce pli touche trop
DE PARTONOPEUS. xUx
(c à mes yeux; baisse-le : tire en haut, tire en bas;
« un peu plus bas, au milieu du front : de ce côté,
(c tire un peu en arrière, j'en aurai la face plus
« ouverte : hausse un peu : ne bouge : à présent,
« quand ce poil qui traverse mon sourcil sera écai^
« té, je n'aurai plus rien à désirer. Qu'en penses-tu?
« dis , pour l'amour de Dieu ! — Madame, j'ai beau
ce regarder, je n'y vois rien à redire. Certes, sous
« votre bon plaisir, de beaucoup d'autres vous ^rez
(( enviée. »
Ce petit fragment sur la toilette d'une dame, ce
colloque entre elle et sa suivante, indiquent-ils
que les choses soient changées? je ne le crois pas.
Ce poème de Parionopeus a dû avoir dans son
temps quelque célébrité, puisque nous le retrou-
vons en espagnol, en vieil allemand et en danois.
Ce n'est pas, il est vrai, une version espagnole que
l'on en a faite : il a perdu, dans cette langue, tout
ce qui en faisoit l'ornement poétique ; ce n'est plus
qu'un véritable roman dans le sens que iious atta-
chons aujourd'hui à ce mot. On connoit plusieurs
éditions de cette traduction imprimées dans la Pé-
ninsule aux quinzième et seizième siècles. La seule
que j'aie pu me procurer porte ce titre :
Libro del efforçado cwaUero conde Partinun
pies y que despues fue emperador de Constanii--
I. d
V
1 EXAMEN DU POËME
nopla* — Burgos, en casa de Juan de Junia'y
in-l^.
On en cite detqc autres éditions imprimées, l'une
à Tarragone, en 1488, in-8**-, et l'autre à Alcala
de Heftares , en 1 5 1 5 , in-4^.
On peut voir un extrait de ce roman espagnol
dans la Bibliothèque unwerselle des Romans^ mois
de décembre 1779.
Au dix-septième siècle le théâtrie espagnol s'em-
para de ce sujet : dans la quatrième partie an Laurel
de Comedia^Sy Madrid, i653, in-4"> on trouve le
Comte Partinuples, comédie fameuse de dofia Ana
Garo, Andalouse que l'on surnomma la dixième
Muse. Dans cette pièce, où l'on accumule tous les
incidens du roman , avec quelques autres qui lui
sont étrangers, l'impératrice, sous le nom de Ro*
saure, joue le rôle d'une véritable sorcière : ce fut
aussi sous le nom de Rosaure que la troupe italienne
du petit Bourbon fit paroitre un canevas où l'im-
pératrice est seulement aidée par une de ses cou-
sines, élevée dans la connoissance de l'art magique.
Dans les portraits de jieunes princes que lui fait
voir cette cousine, nommée Aldore , Rosaure choi-
sit le comte Parti-Napoli. Le reste me paroit sem-
blaUe à la pièce espagnole, autant que j'en puis
juger par l'extrait que nous en donne Desboul-
DE PARTONOPEUS. Ij
miers dans sou Histoire àneùdotique et raisànnée
du Théâtre italien. Les acteurs y avoient joint de
grands éloges de Louis XlVy et de flatteuses pré-
dictions pour ce prince.
En 1 781 ^ M. Legrand d'Aussy^ dans un quatrième
volume qu'il ajouta aux Extraits de Fabliaux qu'il
avoit publiés en 1779^ fît connoitre l'original, et
revendiqua pour la France ce précieux poème.
L'extrait qu'il en donna, écrit d'une manière élé-
gante, devoit plaire à la plupart des lecteurs; mais
on lui reprocha vivement ses infidélités, comme
on l'avoit accusé d'en avoir commis tant d'autres
dans ses Extraits de Fabliaux. Je ne puis l'en justi-
fier; je suis même forcé de joindre mes reproches
à ceux qui lui ont été adressés : il faut avouer pour-
tant que le parti qu'il prit de défendre les anciens
poètes du Nord contre les prétentions des trouba*
dours, lui attira des observations piquantes de la
part des protecteurs de la poésie provençale. Voici
toutefois un exemple de la liberté assez habituelle
que prenoit Legrand d'Àussy dans ses traductions
de nos anciens poètes. Après avoir peint Mélior
versant ses chagrins dans le sein d'Urraque, et se
rq[>entant de ses rigueurs passées, l'auteur ne laisse
pas échapper l'occasion de louer les dames, et voici
ce qu'il en dit dans les vers 7og5 et suivans :
lij EXAMEN DU POËME
« Lorsque Dieu fît toutes les créatures , il les orna
« de ses dons : selon l'amour qu'il portoità chacune
« d'elles^ il leur partagea ses présens; il aima les
« dames par-dessus tout^ et voilà pourquoi il leur
« donna beautés et biens. Il fit de terre tout ce qui
(( est sous le ciel; mais le coeur des dames ^ il le fit
« de miel ^ et il leur donna plus de courtoisie qu'à
(c nul autre. Dieu les aima^ c'est pour cela que je
(( les aime^ que mon amour ne sent ni soif ni faim.
« Je tiendrois Dieu quitte de son paradis , si les
(( dames au beau visage n'y entroient pas. »
Voici maintenant comme Legrand d'Aussy a
rendu ce passage :
« Lorsque Dieu plaça sur la terre les différentes
« créatures qui l'habitent, il leur dépaiiJt à cha-
« cune un don particulier. Le cerf eut la vitesse; le
(( taureau la force ; pour les femmes , il leur donna
(( en partage la beauté. Quant à leur cœur, il le for-
ce ma, non de terre, comme tout ce qui est terrestre,
« mais de miel pur, et il se plut à le rendre ainsi
« plus doux que tout ce que produit l'univers. C'est
« pour cela qu'il les aime; c'est pour cela que je les
« aime aussi, moi; et s'il excluoit de son paradis
(( ce sexe aux yeux enchanteurs, ma foi , je le re-
a mercierois de son paradis. »
Cette citation, comme on peut le voir, indique
DE PARTONOPEUS. liij
plutôt une paraphrase du texte qu'une infidélîtë
véritable. Le nouvel Éditeur de Legrand d'Âussy.
(édition de 1829) a mis ici cette note :
« Cette pensée forme une des odes d'Ânacréon.
(( Notre romancier a pu la connoitre par quelques
(( traductions du temps , comme il a conim la fable
« de Psyché employée par lui précédemment. »
N'est-il pas singulier que cet Éditeur, qui avoit
sous les yeux le texte original , puisqu'il «n a publié
plus de cinq cents vers, n'ait pas pensé à ^'assurer
de l'exactitude de ces vers , qui lui ont fait naitre
l'idée d'une imitation d'Anacréon,. avant de s'oc-
cuper de cet ancien auteur. Anacréon, dont la
première publication est due à Hemn Estienne, ne
se trouve pas indiqué dans les vers d'Éverard de
Béthune, qui contiennent une Notice des Poètes
classiques que Ton connoissoit au commencement
du treizième siècle. C'est que l'on est trop porté
aujourd'hui à confondre la restauration des lettres
et des études littéraires sous Charlemagne et ses
successeurs, avec la renaissance des études grecques
en Europe après la prise de Constantinople , la
fuite des savans Bysantins, et la protection que leur
accordèrent Nicolas V, Léon X et François I*'.
Je ne sais pas non plus jusqu'à quel point est
fondée l'imputatron de plagiat faite à notre poète
liv EXAMEN DU POÈME
relativement à Apulée : je toîs en effets dans la
fable de Psyché et dans Partonopeus ^ ici une
amante^ là un amant, défendre à la personne aimée
la Tue de l'autre ; mais ôtez à Apulée le sens allé-
gorique qui fait tout le charme de son épisode y il
ne restera plus qu'un véritable conte de fée. Otez
à Partonopeus le mystère et la prohibition qui fait
le nœud du poëme j il restera encore un roman de
chevalerie avec des descriptions pleines de charmes,
des parties dramatiques très animées, et des ta-
bleaux de mœurs précieux pour la £nesse de l'ob-
servation.
Les derniers écrivains latins sont restés, il est
vrai, le plus anciennement dans la mémoire des
peuples qui remplacèrent l'empire romain, mais je
n'ai encore rencontré aucune mention d'Apulée
dans les anciens auteurs qui put justifier l'impu-
tation d'un plagiat, qui se bomeroit d'ailleurs a
l'emprunt du mode de mystère, tandis que les deux
fables sont entièrement différentes.
En i8i3, M. de Roquefort a publié un Examen
critique de Partonopex , inséré dans le Tome ix
des Notices sur les Manuscrits de la Bibliothèque,
publiées par l'Académie des Inscriptions et Belles-
LfCttres. Ce travail occupe 84 pages in-4®, et ren-
ferme plus de 1200 vers cités; mais M. de Roque-
DE PARTONOPEUS. Iv
fort n'ayant consulté que l'un des manuscrits de
la Bibliothèque du Roi, a souvent été induit en
erreur dans ses jugemens : on peut encore lui re-
procher d'autres fautes , que l'on ne peut attribuer
qu'à une grande précipitation. Comme il relève as-
sez durement les infidélités de M. Legrand d'Âussy,
on devoit s'attendre a trouver plus d'exactitude
dans son travail.
Revenons aux manuscrits que nous avons em-
ployés pour cette publication ; le premier, et pour
ainsi dire le seul dont nous ayons fait usage, est
celui que j'ai désigné sous le nom de Dom Liobi-
neau, à qui il appartint jadis, ou de l'Arsenal, du
nom de la Bibliothèque publique qui le possède
aujourd'hui : c'étoit le seul çn effet qui présentât
le poëme complet et terminé ; mais de nombreuses
lacunes laissent beaucoup à désirer du texte : la
pagination, faite dans les temps modernes, n'en
indique aucune trace; toutefois un homme qui s'est
occupé postérieurement de cet ouvrage, M. de
Paulmy, h ce que l'on croit, a marqué les endroits
où il avoit reconnu ces injures du temps , et les
signatures apposées au verso de chaque huitième
feuillet nous donnent une idée de la valeur de ces
pertes. La j^us grave et la plus regrettable de ces
lacimes, malgré toute son étendue, avoit échappé
• V
Ivj EXAMEN DU POEME
à cet annotateur-: elle est de tous les feuillets de
la signature viii, et par conséquent là il manque
environ 1 280 vers , qui contenoient vraisembla-
blement le récit des actions du tournoi pendant
. la fin de la deuxième journée y et pendant toute la
durée de la troisième et dernière. On devoit aussi
y trouver le commencement des débats élevés entre
les juges chargés de désigner, parmi les champions,
ceux qui leur paroissoient avoir mérité le prix : la
fin de la lacune se trouve répondre au milieu du
discours du vieil Emois, qui résume avec beaucoup
de justesse tous les exploits dont ce jeu guerrier
a été la cause.
Pour les premières lacunes , nous avons cru pou-
voir les remplacer par les fragmens que nous avons
empruntés au manuscrit de la Bibliothèque du Roi
n" i85o, du fonds de Saint-Germain-des-Prés
n"" 1239, non pas que ces morceaux, d'une ortho-
graphe différente , puissent nous présenter l'équi-
valent de ce que nous avons perdu; car nous devons
douter que les vers cités, et qui nous paroissent
annoncer les projets du continuateur, fussent dans
le poëme original. D'une autre part, dans ce ma-
nuscrit de Saint-Germain nous ne trouvons pas
toujours ce qui se présente dans l'autre, et qui
étoit destiné à servir au but unique du premier
DE PARTOVOPEQS. Ivij
auteur. Après le vers 6100 de notre texte^ on en
remarque une assez grande quantité d'autres qui,
sans compter une digression assez obscure sur la
difficulté d'accorder la chasteté avec la l>eauté, nous
donnent des détails intéressans sur l'origine de*Per- .
sewis , sur la iiaîTe expression de ses jeunes senti-
mens, et sur ce besoin d'aimer qui porte les jeunes
personnes à laisser tomber leur amour sur le prer
mier objet qui leur en paroit digne. On y voit une
peinture animée de la tendre amitié d'Urraque
pour sa sœur et pour Partonopeus. Toutes ces
chcises ont été passées sous silence par le continua-
teur, parce qu'elles ne tendoient point au nouveau
but qu'il s'étoit proposé.
Cependant le nombre des vers empruntés à ce
dernier manuscrit répond assez exactement à celui
que les lacunes de l'autre nous font regretter, et
nous avons cru qu'on nous pardonneroit cette res-
titution; mais pour la lacune de 1200 vers environ
indiquée plus haut, il ne m'a pas paru possible d'y
suppléer à Taide de l'autre manuscrit, qui of&e
plus de i5oo vers a cet endroit, et ces vers s'é-
loignent trop du cadre du premier auteur, et,
avouonsJe, du bon sens, pour remplacer ceux qui
manquent.
En efiët, au nom des rois chargés de prononcer,
Iviij EX4MEN DU POËME
Amfors déclare que l'on a trouvé six champions
dignes d'épouser l'impératrice ; trois sont chré-
tiens, les autres sont païens. L'un de ceux-ci n'a
pas même été nommé pendant le tournoi. Parmi
les chrétiens y il place au premier rang le roi de
France, quoique l'impératrice ait déclaré plus haut
que ce prince ne prétendoit point a sa main , et
qu'il ne pourroit pas même s'unir avec elle, puisque
Partonopeus, dont elle a été l'amie, est le très
proche parent de ce prince.
Enfin Partonopeus de Blois, qu'il nomme le
chevalier à l'écu d'argent , est désigné par le titre
de neveu du roi de France, quoique rien ne l'ait
encore fait connoitre : l'auteur ajoute seulement
que l'on ne sait d'où il vient.
L'impossibilité de faire accorder cette marche
avec la reconnoissance du prince de Blois par le
roi de France et les François , ne nous a pas permis
d'employer ce fragment, dont le but est inconci-
liable avec le plan de l'auteur original.
Quant aux deux autres manuscrits de la Biblio-
thèque Royale, ils sont tous deux sur vélin, et
sur trois colonnes. Celui qui nous a fourni les sup-
plémens aux lacunes passe pour être du treizième
siècle; mais les variantes que l'autre manuscrit pré^
sente doivent le faire regarder comme postérieur.
DE PARTONOPEUS. lix
J'ai déjà indiqué quelques anachronismes : je
n'ai pas besoin de faire remarquer les autres^
comme, par exemple , l'empereur d'Allemagne qui
figure au tournoi , tandis que l'empire d'Occident
ne fut reconstitué qu'au neuyième siècle. Les er-
reurs relatives à la géographie sont bien plurgraves
encore, et même s'opposent souvent à ce que l'on
puisse reconnoitre le théâtre des actions de ce
poëme. Le prince de Blois,* égaré dans les Âr^
dennes, arrive au bord de la mer, où il trouve le
vaisseau enchanté qui le transporte à Chef-<i'Oire.
Or, quelle est cette ville? elle ne peut être que
Constantinople , d'après ce que dit Mélior au vers
1557:
Tote Besance est mes empires ;
et aux vers 45^9 et 456 1 :
Je fui fille l'emperéor ,
De Gostantinoble fîi sire.
Cependant le nom que l'on donne ici à cette cité
désigne une ville placée à la source ou à l'embou-
chure d'un fleuve ; car aire signifioit , dans la lan-
gue d'alors, ou voyage^ ou un grand cours dHeau.
Il faut donc entendre par là le Bosphore.
Les premièH voyages de Partonopeus pour se
Ix EXAMEN DU POËME
rendre en France et pour revenir a *Chef-d'Oire ,
se comprennent bien mieux : en quinze jours la
barque magique l'a transporté à l'embouchure de
la Loire, d'où un plus petit bâtiment le conduit
jusqu'à Blois. Après y avoir rassemblé des guer-
riers, et avoir fait lever le siège de cette ville, il se
dirige vers Pontoise, où se trouvoit le roi de
France, ta jadis que l'armée ennemie étoit campée
à Gisors. Chaars, où se passent les premières actions
militaires , est aussi situé dans le Vexin , entre les
deux autres villes.
La marche du prince me paroit convenablement
tracée. Mais quand, après une année de pénitence
volontaire, le héros chrétien s'abandonnant au
désespoir, va dans les Ardennes , il est difficile de
concevoir l'arrivée par mer, dans ces lieux , de la
belle Urraque, qui ne met ensuite que huit jours
pour ramener le prince à Salence, ile assez voisine
de Ténédos, qui ne se trouve éloigné que d'une
journée de chemin de Gonstantinople. Dans le
premier voyage des Ardennes à Chef-d'Oire , Tin-
t^rvention de la magie suffit à l'explication des
faits; mais ici ce sont des moyens tout humains'
qu'emploie le poèt«. Pourtant il a dit au commen*
cément que les Ardennes étoient bien plus étendues
et plus agrestes autrefois : qu'elles sllloient depuis
DE PARTONOPEUS. Ixj
Cherbourg jusqu'en Russie; mais comment accor-
der cette explication , qui donne bien la direction
de l'ouest à Test, avec la position de l'Albigeois,
qui indiqueroit une position du nord au sud, à
moins de croire que la princesse Urraque arrivât
dans les Ardennes par la mer du Nord, ce qui ne
rendroit guère possible la promptitude de son re-
tour à Salence en huit journées, comme nous
venons de le dire.
Quoi qu'il en soit, nous serions embarrassé si
nous voulions trouver la place de notre poème
dans l'une ou l'autre des deux grandes sections que
l'on prétend introduire dans l'ordre de nos vieilles
épopées. Les vers de huit syllabes, l'adoration con-
tinuelle pour les dames, quelque exagérée qu'elle
soît, ne peuvent suffire à le faire comprendra dan»
les romans de la Table Ronde. L'action , qui com-
mence lors des dernières années de Clovis, ne de-
vroit pas le faire ranger non plus parmi les romans
carloviqgiens : cependant cette invasion des Mu-
sulmans du Nord, cet arrangement entre le roi
de France et les étrangers , le lieu où se fait cet
accommodement , le Yexin , dont chaque* armée
occupoit une capitale : l'une , celle du Yexin fran^
cois, et l'autre, celle du Yexin normand, nous
prouvent , ce me semble , d'une manière assez évi-
Ixij EXAMEN DU POEME
dente, qu'il devroit appartenir aux romans de cette
seconde section.
On a encore reproché à l'auteur de ce poème
une conrtradiction qui n'est qu'apparente. Mélior,
objecte^t-on , se dit fille unique (vers 4^69, 70
et 7 1 ) :
Mes pères par argu fu cers
Desço que fui petis en bers ,
Qu'il n'auroit nul autre oir que moi.
En conséquence il lui donne une éducation toute
masculine j au moins sous le rapport intellectuel ,
et pourtant , bientôt après , Urraque est repré-
sentée comme la sœur chérie de la jeune impé-
ratrice. Mais de ce que l'empereur n'aurqit pas
d'autre héritière à l'empire > peuton conclure qu'il
ne devoit pas avoir d'autres enfans. Cela signifie ,
je crois, que n'espérant plus avoir d'enfant mâle,
il dut la préparer à lui succéder.
Ce raisonnement a sans doute été fait très an-
ciennement, car le traducteur, ou plutôt l'imita-
teur castillan n'a pas manqué d'éviter un semblsible
reproche, en faisant naître Urraque d'un com-
merce illégitime de l'empereur avec une demoiselle
étrangère.
Je ne finirai pas sans faire, en peu de mots.
«'*
m: pârtonopeus. ixiij
r histoire de la présente publication. Je connoissois
Partonopex par l'extrait de Legrand d'Aussy, et
par les deux manuscrits de la Bibliothèque du Roi ;
mais le récit incomplet qui m'étoit offert n'excitoit
que bien foiblement mon intérêt , lorsque le hasard
me fit rencontrer ce poëme terminé , dans un ma-
nuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal^ qui me fîit
prêté de la meilleure grâce possible. J'en copiai,
non sans quelque peine , les premiers vers , et je
les mis sous les yeux de M. le comte Corbière,
qui , par son crédit et ses bons conseils , ayoit si
puissamment contribué a ma publication des Fables
inédites j etc. Après avoir reconnu le mérite des
morceaux que je lui soumet tois, il m'engagea à
copier ce manuscrit , en m'aidant des deux autres
de la Bibliothèque du Roi pour suppléer aux nom-
breuses lacunes de celui de l'Arsenal. J'hésitois à
me charger d'une aussi lourde tâche : cependant,
à diverses reprises, je me mis a cette copie, qui
fut terminée au commencement de 1 83o ; les évé-
nemens de juillet en retardèrent la publication.
J'avois entendu parler d'un manuscrit du même
poëme qui avoit appartenu à M. le marquis Gâmier,
pair de France. On m'assuroit que M. de Mon-
merqué, conseiller à la cour royale de Paris, l'avoit
en sa possession. Je ne connoissois point ce ma-
Ixiv EXAMEN DU POËME
gistrat : cependant je me présentai chez lui , et j'en
fus accueilli avec une rare affabilîlé : rien de sur-
prenant à cela ; la modestie accompagne toujours
le vrai savoir. Il n'avoit pas le manuscrit que je
cherchois, mais il avoit copié celui de la Biblio-
thèque du Roi , et à cette copie il avoit ajoutéà la
mai^e les variantes des deux autres ; il avoit de
plus joint celles du Codex du marquis Gamier,
qu'il avoit eu quelque peu de temps à sa disposi-
tion. Quoique celles-ci fussent en petit nombre,
elles suffirent pour me faire regarder ce texte comme
postérieur encore aux deux de la Bibliothèque du
Roi. U eut la bonté de me prêter cette copie, qui
contenoit en outre une infinité de notes pleines
d'érudition et de goût, dont je me suis servi avec
beaucoup d'avantage; et c'est avec un bien vif
empressement que je consigne ici l'expression de
recounoissance que je lui dois pour cette
commun ication.
A. C. M. nOBEHT,
d* Il Biblioth^ne
de Sainle-GcDeriin.
Pattonopenfn
DE BLOIS.
i
I,
CORRECTIONS.
)•
TOME PREMIER.
Dans V Examen critique, au lieu de Legrand d'Aussy, lisez
Le Grand, en deux mots, comme le porte l'édition faite du vivant
de Fauteur.
Pagb I, vers 12.
DiaUet toit son et Deot moie.
lîset : Diables soit sors et Deos m'oie.
Paob 3, vers 65.
Por la saison qui béie.
Le mot omis est illisible dans le Ms. de PArsenal. Il y a gui est
novele dans le Ms. de Saint-Germain, et est tant bêle dans celui
qui appartenoit au marquis Gamier.
Pack 5, vers iio.
li biens qne on en bien la liât.
Lisez : laUut, d'aUuer, placer, établir. Le Ms. n"^ dgSS porte
Reluit, rélise, le choisisse. ^
Page 6, vers 157.
Tormente et fondres en estors.
liseM : Tonnente et foudres en estors.
Paok i5, vers 437.
Qoi à contés et à demaines.
LiseM : Qui à contes et à demaines.
Pagi 39, vers SSg.
Et trestnit sont eovert enson.
lÂseM : Et trestnit sont coTert en son,
Pagi 43, vers laag.
De moi detraire on de trencier.
lisez : De moi detraire on detrender.
f
Ixviij CORRECTIONS.
Pagk 84, vers a453.
Ce doit estre qnnuéêf ne die.
Usez : guainse, selon le Ms. de Saint-Germain; et gu'einsi,
d'après le Ms. n« 6985.
Paci 104, vers 3o3o.
Li Tolà engient desor le fes.
Usez : Li rois en gient detor le fés.
Pagi ii3, vers 55o6.
Et fon brant mi li coens de BloU.
Usez : Et son brant nu li coens de Blois.
Pagi laa, vers 3563.
Et ne poiqnant por tote mire
Usez : Et ne porqnant , par tote m'ire,
Pagi i48, vers 4338. ^.
Et folement aovraigne adeve.
Usez : Et folement s'ovroigne adeve.
On lit son règne dans le Ms. de Saint-Germain.
TOME SECOND,
Pagi 76, vei*s 7216.
Quant le dolooje ot Des fine.
Usez : Qnant le doloive ot Dex fine.
PREFACE
DE L'ÉDITEUR.
Ces deux nouveaux volumes contiennent un Poème
national, inédit jusqu^à ce jour, et qui, à plus d^un titre,
appartenoit à la Collection des anciens Monumens de
l'Histoire et de la Langue françoise. Un ouvrage de
cette importance, dont leS littératures espagnole, an-
gloise, allema^|)e, danoise, se sont enrichies^ qui a
fourni le sujet de plusieurs pièces de'théâtre \ qui a été
traduit de la langue castillane par un François , comme
composition originale dans cette langue , méritoit bien
d'être imprimé en entier, et présenté, sous sa forme
primitive, au pays qui Ta produit. Cet acte de recon-
noissance nationale s'exécute un peu tardivement, mais
il devoit s'accomplir.
C'est sans doute un sujet d'étonnement pour les étran-
gers, que la publication des principaux ouvrages de
notre ancienne littérature, si curieuse, si abondante,
ait été si long-temps dédaignée ou négligée. Mais peut-
I. c(')
PRÉFACE
être n'est-ce ni par dédain ni par négligence que tant
de précieux Manuscrits attendent encore le jour de
rimpression. Il faut considérer la marche des temps et
des événemens littéraires , car les lettres ont leurs desti-
nées, comme les trônes, les peuples, les Etats.
Au commencement du xii' siècle , époque de mouve-
ment et de progrès dans les esprits et les institutions ,.
notre langue commence à prendre un caractère distinct
entre les dîfférens idiomes qui se partagent la France.
Des écoles s'élèvent dans les cathédrales et dans les
monastères pour TinstructioA àe la jeunesse. Les moines
copient sans relâche les anciens manuscrits, et occupent
à ce labeur, qui a son côté religieux , un grand nombre
de scribes ^ mettant ainsi à Tabri de nouveaux désastres
le précieux héritage des lettres antiques , pendant que
le génie françois prépare une littérature indigène. Les
récits, les traditions populaires, sont d'abord recueillis
et mis en rimes. De là nombre de contes , fabliaux ,
chansons et autres petits poèmes, appropriés au goût,
au caractère et à Tesprit françois. Mais les Troui^eurs se
multiplient rapidement ^ ils élargissent le cercle de leurs
compositions , et nous avons , pres<)ue dès la formation
de la langue, de véritables poèmes, dépositaires des tra-
ditions historiques et nationales, monumens des exploits
DE L'ÉDITEUR.
guerriers , des ayentures chevaleresques , des mœurs et
des ufitges de nos pères. Telle est en effet l'importance
des sujets qu'embrassent les Romans dits de Cheurle-
magne, ou des Douze PairSy et ceux qui s'y rattachent
par le genre de composition et le choix des personnages ,
comme le poème de Partonopeus \ qui remonte jusqu'à
Qoiris.
Ces chants de gloire et d'amour charment les descen-
dans des preux. Le mouvement une fois donné , l'ima-
gination des Trouvères veut un plus libre essor ; et
quittant le domaine de la réalité , ils exploitent , avec
un nouveau succès, les prouesses merveilleuses du grand
Arthur et des chevaliers de la Table-Ronde. Avidement
recherchées, lues, chantées, récitées, toutes ces pro-
ductions font, pendant plus de trois cents ans, les dé-
lices de la nation. Les copies s'en multiplient : « Chascun
* *
« veult les véoir et tenir au plus haut anglet de sa
a librairie. » Le nombre des poètes augmente encore ,
et ils s'essaient dans des genres nouveaux. Nous avons
des Apologues, des Romans allégoriques et satiriques^
et le XV* siècle (i4oi) s'ouvre avec une littérature, sinon
parfaite, du moins presque complète dans toutes ses
' Voyez ci-après, p. Ixj, PExameii critique de ce Poëme, par
M. Robert.
k
PRÉFACE
parties. Mais déjà rabaissement de la féodalité et le dé-
clin de la cheyalerie avoient privé nos longs pompes de
leur plus puissant intérêt. Sous le rapport de la langue,
cette littérature étoit restée imparfaite, et c'est une des
principales causes de ToubU dans lequel elle est tombée
rapidement ; car les poèmes vivent par le style , encore
plus que par la nature des sujets, et pendant près de
trois cents ans le style de nos Trouvères n'a presque
*
point varié. Rome avoit frappé d'interdiction la langue
francoise.
m
Sous le règne de Charles V, une poésie plus vive , plus
légère, plus délicate, s'empare des esprits. On écrit en
prose l'histoire réelle des hommes et des choses. La
langue, mieux élaborée, perd de sa rudesse, s'épure,
s'améliore. Les institutions , en changeant de forme ,
n'avoient point changé le goût et le caractère dominant
de la nation , toujours éprise de bravoure et de galan-
terie. Les romans de chevalerie ne perdirent pas tous
leurs attraits. Un assez grand nombre fut mis en prose,
pour en rendre l'intelligence plus facile, a Mais ce qui
(( montre l'ignorance et le mauvais goût des transla-
« teurs, dit Le Grand d'Aussy *, d'est que nos meilleurs
' ÀTertissement de sa traduction de Parténopex, Fabliaux,
(4)
DE L'ÉDITEUR.
tt Romans furent précisément , à deux ou trois près ,
« ceux qu'ils négligèrent. Ainsi délaissés, les bons ou-
c( vrages tombèrent dans un tel oubli , que Ton ignora
« s'ils avoient existé. Pendant ce temps, les nations
(( voisines , qui avoient mieux su les apprécier, les tra-
ie duisoient dans leur langue; et il se trouva des
<c François qui, de bonne foi, les croyant étrangers,
a les retraduisirent de ces langues étrangères dans la
« nôtre. »
Mais ce qui acheva de ruiner notre littérature romane,
ce fut rinvention de l'imprimerie , qui répandit si mer-
veilleusement le goût des études grecques et latines.
Dès cette époque, l'idiome national reçoit une vive im-
pulsion \ il s'éclaircit, il revêt des formes nouvelles; il
a même bientôt à lutter contre l'envabissement de
l'idiome latin : « Qu^étoit d'ailleurs la vieille France » ,
dit l'un des plus zélés et des plus habiles restituteurs
de nos anciennes épopées ', « son histoire, ses mœurs
tome IV, p. aSy, édit. de 1779-1781 ; et p. 198, tome v, édit. pu-^
bliée par A. A. Renoaard, Paris, 18^29, 5 vol. in-8*, avec figures.
' Lettre à M, de Monmerquésur les Romans des Douze Pairs
•
de France, en tête de Li Bornons de Berle aus grans pies, publié
par M. Paulin Paris. Paris, i83a, in-iti.
(5)
[
<
PRÉFACE
« et sa littérature, pour des écriyains qui ne revoient
« plus qu'aux moyens de renouveler les siècles de Rome
« et d'Athènes » , ou dont les Muses, comme dit Boi-
leau , en français parloient grec et latin ?
Les presses françoises produisent donc une multitude
de livres de religion , d'auteurs grecs et latins ; mais il
faut encore satisfaire le goût inné des lecteurs, et Ton
imprime aussi une foule de Romans en prose , traduc-
tions tronquées, défigurées, de nos plus anciens poèmes.
Pour les textes originaux , ils demeurèrent ensevelis dans
la poussière des Librairies, quand ils ne furent pas
dépecés par les parcheminiers.
On sait ce qui advint au Roman de la Rose, qui
eut pendant plusieurs siècles une vogue si prodigieuse.
Amour, allégories, satire, morale, chevalerie même,
c'étoit plus qu'il n'en falloit pour charmer les lecteurs ;
mais il auroit subi le sort des autres Romans , sans les
vifs déhats littéraires dont il fut l'objet, surtout sans
les violens sermons du chancelier Gerson , qui , en le
condamnant du haut de la chaire à un éternel oubli , lui
rendit une vie nouvelle et de nouveaux lecteurs, tout
comme le firent de nos jours les Mandemens des Vicaires-
Généraux contre les OEuvres de Voltaire et de Rousseau.
(6)
DE L'ÉDITEUR.
(( Exterminetur talis liber, absque uUo usa infutu-
rum » ! s'écrioit Jean Gerson \ aussi le Roman de la
Rose fut-il un des premiers ouvrages françois imprimés
par le premier imprimeur de Paris, Ulric Gering-, mais
il le fut diaprés les copies les plus récentes du xv* siècle ,
c'est-à-dire, altérées, dénaturées, et par des hommes
qui entendoient à peine le françois qui se parloit alors :
le livre fiit presqu'illisible. Dans cet état cependant il
eut plusieurs éditions , et il obtint enfin les honneurs de
la traduction en prose par Thumble chanoine Jean Mo-
linet, de Yalenciennes, qui le moralisa cler et net au
commencement du xvi* siècle. Mais Clément Marot
montra une hardiesse hien dangereuse en publiant, en
1 527 , une édition de ce même Roman de la Rose, avec
addition de ses vers, rajustement des anciens, gloses
dans le texte, changemens et substitution de mots nou-
veaux aux mots du vieux langage , ce qu'il motive ainsi :
(( Pour laquelle chose restituer en meilleur estât , et plus
« expédiente forme pour Tintelligence des lecteurs et
u auditeurs , nonobstant la foy blesse du mien petit en-
te tendement et indignité de rural engin , ay bien voulu
H relire le présent livre dès le commencement jusques
« à la fin. »
En toutes choses , de la liberté à la licence il n^y a
(7)
À
PRÉFACE
qu'un pas. On fit pour la traduction de Marot ce qu'il
. ayoit fait lui-même pour le texte primitif, et plus en-
core; d*où Ton peut juger si les lecteurs des éditibns
postérieures dévoient se flatter de connoitre Touvrage
de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung. Les ra-
pides et brillantes destinées de la langue , du xvi* au
XVII* siècle,. arrêtèrent heureusement le zèle plus qu'in-
considéré des réformateurs de nos anciens poèmes , et
sous aucun rapport nous ne pouvons nous en plaindre.
Si l'exemple de Marot eût été suivi, son système de
traduction eût inévitablement prévalu, à cause de la
variation du langage , et toutes les productions de nos
vieux Trouvères eussent été traitées et maltraitées comme
le Roman de la Rose, dépouillées des agrémens qui ne
sont qu'en elles , et du mérite qui leur est propre : il ne
faudroit plus songer à les réhabiliter. Marot, avec tout
son esprit et son beau langage , n'a pu racheter les dé-
fauts du poème qu'il habilla à sa mode , le désordre du
plan et de la conduite, l'absurdité du merveilleux, les
froides allégories de Bel- Accueil, fils de Courtoisie, de
Malle-Bouche, de Dame-Oiseuse, de Faux-Semblant,
de Dame-'Nature , du prestre Genius , etc. , etc. , qui
ont inspiré les fictions non moins ternes et affectées du
pays de Tendre , des fleuves d'Inclination , d'Estime ,
{«)
4^
DE L'ÉDITEUR.
de ReconiMissance , des yilkges deJioumission, deG)m-
plaisance , d'Orgueil , de Médisance , dans le roman de
CléUe. , '
Nous sommes parvenus à une époque, la plus'layo-
rable peut-être pour remettre au jour et ^explorer avec
avantage les productions littéraires du moyen âge. Cha-
que chose a son temps. La direction que suivent les
Lettres n'est pas due au seul caprice du goût et de
rimagination des écrivains. La nature des événemens ,
les nouvelles découvertes, Tenchainemeut des circon-
stances, disposent les esprits à tel genre d'études et de
recherches plutôt qu'à tel autre. Dans le siècle der-
nier, des savans, des philologues, des antiquaires, des
hommes titrés même, furent pour ainsi dire les pré-
curseurs de la régénération romane qui s'opère aujour-
d'hui. Vers le milieu de ce siècle, Barbazan publia un
Recueil de Contes et Fabliaux dans la langue même des
Trouvères. En choisissant ce genre de poésies , il pro-
cédoit avec discernement et avec connoissance du goût
et des mœurs de la société de son temps, société d'in-
trigues, de mœurs faciles, de littérature satirique et
frivole \ mais il se trouva que cette société et cette litté-
rature étqient encore mieux pourvues d'intrigues, de
licence, de malignité et de nonchaloir, que nos vieux
(9)
PRÉFACE
Fabliaux. Ils ne produisirent aucune sensation -, on
aimoit la dissipation et les folles lectures , mais on ré-
pudia un plaisir qu'il falloit obtenir au prix d'un peu
d'étude.
Le Grand d'Aussy fit une nouvelle tentative , en don^
nant une agréable imitation plutôt qu'une traduction
des Fabliaux , qui trouvèrent alors un plus grand nom-
bre de lecteurs. C'est de cette époque, marquée par les
travaux analogues des Tressan , des Caylus , des Sainte-
Palaye , des Paulmy, que s'est manifestée une sorte de
tendance à renouer connoissance avec la littérature
romane. Tout ce que l'esprit humain a de plus parfait
étoit émané de notre langue moderne , et avoit rempli
le vaste cercle de la littérature , lorsque survint la révo-
lution de 1789.
Dès-lors , il y a eu perturbation incessante dans les
institutions, dans les arts, dans les sciences, dans les
lettres; dans les lettres surtout, qui n'ont plus ni frein,
ni règle, ni mesure. On prise peu Corneille, on dédaigne
Racine, Boileau; on supporte à peine Voltaire et Rous-
seau , et nous sommes inondés de productions informes ,
burlesques, incohérentes, monstrueuses, qui. n'appar-
tiennent à aucun genre. C'est une époque de crise litté-
(10)
DE L'ÉDITEUR.
ndre, caractérisée par le mol même qui la désigne, le
Romantisme. Une réaction paroit inévitable, et peut-
être touchons - nous au moment où l'apparition des
grands ouvrages de nos plus anciens auteurs , scrupuleu-
sement publiés, pourra exercer une salutaire influence
sur Tesprit des chefs de Técole , et sur le caractère de
leurs futures productions.
Si tel devoit être Teffet de ces publications, on auroit
moins à regretter qu'elles aient été différées jusqu'à nos
jours; et, du reste, ce n'est pas à la typographie qu'il
faudroit attribuer l'oubli des monumens épiques , ainsi
que l'exjprime M. Paulin Paris dans son excellente Dis-
sertation sur les Romans des Douze Pairs : c< Chose
c( singulière, dit-il, que notre typographie ait avide-
ft ment reproduit tous les Fabliaux enfoub dans les
« grandes Bibliothèques , et qu'elle n'ait pas songé à
<c préserver de l'oubli le plus injuste un seul de ces
« monumens épiques ! »
J'ai essayé de démontrer, par les observations qui
précèdent, qu'il n'étoit pas au pouvoir de la typogra*
phie de reproduire utilement nos anciens monumens
épiques, tant que la langue étoit en progrès, tant
qu'elle acquéroit de nouvelles richesses, qui séparoient
(")
PRÉFACE
de plus en plus du moyen âge chaque génération de
lecteurs.
Pour ma part, j^estime que les publications de ce
genre ne peuvent être ni sans utilité , ni sans profit pour
la République des Lettres, aujourd'hui si désordonnée
dans sa marche , si divisée de pensées, si incertaine dans
son but.
Le Poème de Partonopeus est un de ces plus anciens
monumens dont Tintérét et le mérite n'ayoient pas
échappé aux savans étrangers, qui se Tétoient appro-
prié , et dont Le Grand d'Aussy a revendiqué la pos-
session au nom de notre Patrie.
On trouvera dans V Examen critique de M. Robert ,
qui précède le texte de cet ouvrage , tout ce qu'il est
important de connoitre sur son origine et son ancien-
neté , son plan et sa conduite , le caractère des person-
nages , la peinture des mœurs \ enfin , sur les critiques
dont il a été llobjet. Mais ce n'est véritablement pas
d'après les extrtiits et les analyses qui en ont été faits
jusqu'à présent, qu'il est possible de le juger.
. L'Analyse insérée dans l'ancienne Bihliothéque uni-
I
•
}
DE L'ÉDITEUR.
uerseUe des Romans, de Lenglet Du Fresnoy, où elle oc-
cupe 95 pages du N* dé Décembre 1 779^ est due à M. G)U-
chu. Elle est précédée d'une Notice sur la Poésie castil-
lane, et n'est que la traduction d'une traduction en prose,
■
dans laquelle l'ouvrage original a pris la forme et l'allure
complète du roman moderne, et perdu tout-à-fait son
caractère épique. L'Extrait de Le Grand d' Aussy offre
plus d'intérêt et d'agrément, mais il a suivi, pour le
Poème de Partonopeus, le système de traduction qu'il
s'étoit prescrit, et dont il a tiré si habilement parti pour
les Fabliaux; et ce même caractère épique, et le$ traits
de sentiment , et les omemens de détails si gracieux , et
les réflexions ingénieuses du poète , ont également dis-
paru sous sa plume.
Je ne parle pas du style \ car ce que Marot a vaine-
ment tenté il y a trois siècles, est de toute impossibilité
aujourd'htS : nos vieux poètes restent intraduisibles. En
essayant de mettre en firançois le Roman d^t Châtelain
de Coucy, il m'avoit été facile de reconnoitre l'écueil
de ce travail *, et les observations d'iyi grand maitre
m
dans l'art du langage ont fortifié, nion sentiment :
(c M. C. a éclairÀJe ^ex\e par une traduction trop élé-
•I gante peut-être. 'Il ne s'est pas assez renfermé dans
« cette simpilicité de ^langage qui ajqpartenoit au temps,
^3)
f 4
PRÉFACE
a et qull auroit fallu remplacer pour nous par des ex-
« pressions plus modernes, mais équivalentes » *. Mais
c'est précisément cet équivalent d'expressions qu'il n'est
plus possible de trouver dans notre langue *, car la plu-
part des mots anciens qui y sont restés ont changé d'ac-
ception, et les mots nouveaux qui ont remplacé les
anciens n'ont pas une signification identique. La forme
et la tournure de la phrase moderne, qui veut marcher
avec tous ses attributs , qui soufi&« à peine l'ellipse , si
fréquente chez les Trouvères , ne permettent plus au
traducteur de se renfermer dans cette simplicité qui est
un des charmes du discours de nos anciens écrivains.
Le Grand d' Aussy, en s'affranchissant de ces entraves ,
s'est rendu complètement maitre des sujets qu'il em-
pruntoit aux Fabliaux , et il leur a prêté le style facile
et négligé du xvin* siècle.
Sa traduction abrégée du Roman de Parténopex n'est
donc pas répréhensible sous ce rapport, mais elle l'est
en un point, plus grave ici que celui du style, la fidélité.
« Elle est exacte et fidèle , dit-il ; et si quelqu'un s'en
a défioit , encore une fois , je citerai les originaux ; il
' Cours de Litt&ature françoist du moyen âge, par M. Ville-
main, tome i**, p. 396, 11* leçon.
(>♦)
DE L'ÉDITEUR.
« peut me juger. » Nous citerons donc , avec la traduc-
tion presque littérale du texte correspondant, un pas-
sage dans lequel se trouve indiqué le nœud même de
l'action du poème, la défense positive de Mélior à
Poiténopex de chercher à la voir aidant le terme fixe.
Pour faire cette citation j'ai dû reproduire le même
texte dont s'est servi Le Grand d'Aussy, tiré du Ms. de
Saint-Germain-des-Prés ', parce qu'il offre quelques dif-
férences avec celui de la Bibliothèque de l'Arsenal,
adopté pour cette édition.
Etebdit! Amu^aler,
Et TMtre «nie foi portai ,
Qa'à nul autre n'aiei amor ,
Ne ne prenei nul antre oiasor.
France a inonlt grant metlier de vo«
3k n'i serois un jor oisox ,
Tant i a guerraa et ettris ,
Et tant i ares anemis.
Hors est ClooTcrs li bons rois ;
Si son desoonfit li Fnnçois ;
Et vof tre pères est fines ,
Et Biais «segies de toi les.
Gardes qu'as armes soies pros ,
Et par franchise âmes de tûs ,
Et aoTcoant de bien douer ;
Et ne Tos estuet pas douter
Que TOS n'aies asses de quoi ;
Assea aures avoir de moi.
Ailes , ami, dit-elle ; gardet TOtre foi
à TOtre amie. N'ayes point d'autre
amour, et ne prenes nulle autre que
moi pour ëpouse. Ls France a le pins
grand besoin de tous. U s'y trouTe un
si grand nombre d'ennemis, il y a tant
de gnerres et de combats , que tous n'y
resterea pas un seul jour oisif. Le bon
roi CloTis est mort, et les François
sont ëensés. Votre père n'existe plus ,
et Blois est assiëgtf de tons les oAtéi.
Soyea toojoon preux dans les armes ;
faites-TOUs aimer de tous par votre gé-
nérosité , et par de fréquentes largesses.
Je TOUS donnerai tant de tréwn que
TOUS n'aures point i craindre de ne
pouvoir y satisiàira.
Ne soit bons cbeTslien troTes
Que Tostro avoir ne «oit doues ;
Combles de biens tous les bons die-
Tsliers. Soyes modeste enren tontes
Polio i3tf recto, s* col., Vers t3.
(•*)
. PRÉFACE
BomUcs Mies ren fols» geni ,
DonM4or dons et gfuvemeni ;
Yottre parole n'aies d&ière ;
A treitm loit do&oe et plenière.
Henores Diea et saint Yglise ,
Et maintenea-Ii sa fzancISse ;
De Dieu aies crieme et poor,
Ce Tos croistra pris et lienor ,
S^ar qnerrea cberalerie ;
Et Dieu aies * en TOttni aie.
Sor toa semums tos pri , amis ,
Conques ne soit nul engig quis
De moi yéoir por nul conseil ,
Quar ne sont pas Tostre fëel
Qui de ce conseil tos dorront ,
Me qui de ce tos semondront.
^uant TOS aures faite la p^ ,
Me demores en France mais ,
A Cbief-d'Oire &ites retor,
Por Tostre preu et por m'anor.
Dame, iàit-il , ceste leçon
Ai bien apris et oest sermon ,
Que jl por nule riens TÎTant,
M'itrai plain pië de cest conmant,
Sor tote rien tenrai toa tens
De TOS Téoir Toatre deflens.
gens y et Citfntnea-lenr ce dont ils ont
besoin. Que TOtre parole ne soit pas
bautainc^ mais douce et obligeante à
tout Ten^t. Honores Dieu et la sainte
Eglise ;'maintenes ses inncbises ; sojes
dans la crainte de Dieu , tous en seres
plus prisé et bonoré; tous parrien-
dres bientôt à la cbeTalerie ; que Dieu
TOUS soit en aide !
Retenes bien surtout cet sTis , mon
ami , c'est de ne cbercber aucun moyen
pour me Toir, comme on pourrait tous
le conseiller. Car ceux qui tous don-
neroient un semblable conseil , qui
TOUS exciteroient à cette tentatiTC , ne
sont pas TOS Trais amb. Quand tous
aurei fait U paix , quittes aussitôt la
France ; reTcnes à Cbef-d'Oire , dans
TOtre intérêt et pour mon bonnenr.
Dame , répond Parténopex , je re-
tiendrai bien cette leçon et oetsTis. Rien
au monde ne me fera déTier de TOtre
recommandation. Jamais , dans aucune
circonstance , je n'oublierai la défense
que TOUS me faites de'Tons Toir.
Voici la traduction du même passage par Le Grand
d'Aussy :
« Allez, lai ^t la Fée, la France en œ moment a besoin de
' Les mou impriiuëa en italiqjte dana ce texte, toies, dons. Ce, Est,
aies , lont aobsthii^ k cenr àtpovres , dras. II, Se , an^z , qa'on lit dana
le Bfa, de rArsenal ; lea troia demie» changent le aena qne prétente ce Bfa.
La quantité de mota «inai anlwtitnéa dana lea deux Maa. de la Bildiothéqoe
Royale donne plutôt deux Tcraiona qoe deux copiea dn texte original.
(i6)
DE L'ÉDITEUR.
«f votre vakfor. Tout y «t ao pillage. Cléoner est mort; votre père
tf n'est plus ; et Blois ^ votre héritage , est bloqué. Faites'vous
« respecter des François par vos belles actions ; mais^ montrez-vous
« plus jaloux encore de vous faire aimer d'ieux par vos vertus.
*t Soyez franc, courtois, fidèle à votre parole, et surtout soyez
« libéral. Qu'il n'y ait dans toute l'armée aucun chevalier esti-
(f mable qui n'éprouve vos bienfaits (a). Au reste, ne craignez
«t point de donner : quelles que soient vos libéralités, j'aurai soin
«c d'y fournir abondamment, et me croirai assez récompensée si
« vous me gardez la foi que vous m'avez promise, si vous n'aimez,
a si vous n'épousez nulle autre que moi. Lorsque vos ennemis
« auront été forcés à la paix, hâtez-vous de revoler vers celle qui
« vous aime ; mais, de grâce, ne cherchez pas à la voir, et daignez
« croire que ceux qui vous donneront ce conseil ne sont pas
« vos véritables amis. — Ces sages leçons resteront gravées dans
« mon cœur, répondit Parténopex; aucune n'en sortira, et vous
«c serez aussi fidèlement obéie que fidèlement aimée. »
(a) « Diiu Porigiiul , parmi les avis que Mâior donne k ton amant , est ceint
de bien aimer, de bien senrir Dien, et snrtoat de oonserver les priTiléges de
l'Église. — Cette bonne action , lui dit-elle , ¥ons acquerra seule plus de gloire
que tons les plus beaux fiiits d'«rmes ensemble, m
Le lecteur a les pièces sous les yeux ^ il jugera. Je
ferai seulement remarquer combien est vague la dernière
phrase de la réponse que le traducteur prête à Parté-
nopex , et combien elle a d^importance dans le poème ;
car cette promesse formelle que fait Parténopex à sa
maîtresse, de ne point chercher à la voir, est un des
I. (17) *
PRÉFACE
principaux ressorts de Taction. La note du traducteur
ne laisse pas non plus que de surprendre, car il n'est
nullement question dans le texte des conséquences de la
bonne action de conserver les priinléges de F Église,
Ces observations n'ont pas d'autre but que de démon-
trer que la traduction de Le Grand d'Aussy est loin de
faire connoitre le poème de Parténopex , et que l'im-
pression de tout le texte original étoit une bonne œuvre
littéraire, qui ne devoit pas rester incomplète. Le cadre
de la réimpression des Fabliaux de Le Grand d'Aussy,
faite en 1829, P^^ ^^ soins de M. A. A. Renouard, ne
lui avoit pas permis d'insérer, dans le tome y, plus de
5o5 vers du texte ; il restoit donc encore à publier.
Trois Mss. , que les Conservateurs des Bibliothèques
Royale et de l'Arsenal ont si obligeamment laissés à ma
disposition pour ce travail, contiennent le Roman de
Parténopex y mais la comparaison de ces trois copies
entre elles ne pouvoit laisser de doute sur le mérite et
l'antériorité du Ms. de l'Arsenal. Le texte de ce Ms. a
donc été scrupuleusement suivi pour cette impression,
sauf quelques fautes évidentes du copiste , qui ont été
rectifiées d'après l'un des deux Afes. de la Bibliothèque
Royale ; sauf les incorrections presque inévitables qui
(18)
DE L'ÉDITEUR.
peuvent rësuher d'une lecture douteuse. La ponctuation
a été Tobjet d'une attention sévère; elle éclaircit le
texte-, elle supplée presque à une traduction, surtout
dans notre vieux langage franeois. M. Robert a bien
voulu joindre , pour eoinplémettt , tm Vocabulaire des
mots les plus inusités. Enfin, trois fac-^simile repro-
duisent fidèlement une même page prise dans chacun
des Mss. dont je donne ci-après une Description très
détaillée, et ils mettront les lecteurs à même de com-
parer les textes et de les apprécier.
M'étant invariablement conformé au texte du Ms. de
r Arsenal, je n'ai pu profiter d'un travail singulièrement
remarquable, exécuté pour tout le texte de ces trois Mss. ,
par les soins de M. de Monmerqué , qui , après avoir
copié de sa main le poème de Parténopex sur le Ms. de
Saint-Germain , Ta coUationné sur les deux autres , et
y a introduit toutes leurs variantes, écrites en encre de
di^érentes couleurs *. En sorte que, s'il pouvoit arriver,
ce qu'à Dieu ne plaise , que ces trois Mss. disparussent
un jour, on les retrouveroit tous les trois dans la seule
copie de M. de Monmerqué. Une pareille curiosité litté-
' Voyez la Deflcription da Ms. de la Bibliothèque de TArsenal
n? 194, folio oS du bas de la page.
(«9)
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR.
raire mérite d'être signalée, et il serait à souhaiter
qu'elle trouvât beaucoup d'imitateurs.
Lorsque M. Robert me proposa de joindre le Poème
de Partonopeus aux ouvrages que j'avois déjà publiés,
sa place fut aussitôt marquée dans ma Collection^ et
quoique ce ne fût pas d'abord mon dessein *, cet ouvrage
sera la fin et le complément de cette Collection. Une
vive et louable émulation de savoir et de patience pro-
met une publication active des ouvrages les plus curieux
de notre ancienne littérature manuscrite, éclairée par
une instruction solide et une critique judicieuse. Je
n'aurai donc pas à regretter que l'insuffisance de mes
forces soit le terme obligé de ces intéressantes publica-
tions !
' C'est ce qui a donné lieu à M. Brnnet d'indiquer, dans ses
Nouvelles Recherches bibliographiques, qui viennent d'être pu-
bliées en 3 volumes in-8°, comme Supplément au Manuel du
Libraire, le dernier volume que je me proposois d'imprimer sous
ce titre : Monumens authentiques de la Langue française (en
prose), recueillis progressivement, de siècle en siècle, depuis
Bii jusqu'en 1618.
G. -À. Cbapex.it.
^^^I^^»^^1^^%^^%%^^l^%^l^^l^«*»'*%^^ *^«^«
DESCRIPTION
DU
(NM94),
QUI CONTIIRT
LE ROMAN DE PARTONOPEUS.
Il ëtoit temps que l'art typographique vint au secours de ce
précieux Manuscrit , pour préserver le dépôt qui lui a été
confié d'une destruction totale. — 'HfU r£f ^^^v;^*» irn rm
yfifêftmrmy gy êlç mw^Lttrmt mvrSv rm AiA^mni, mrwtf it futiftmwt,
— Son état est d'autant plus déplorable qu'il est dû à la bar-
liarie des hommes plus qu'aux ravages du temps , dont l'ac-
tion , pendant six siècles passés , n'a grièvement altéré que les
premiers feuillets. Il appartenoit donc à l'imprimerie de don-'
ner à cette œuvre de la pensée un dernier asile plus sûr et
plus durable. — Oi ms Km^fêê» mii UmXmfii^êuç rix^it ^fit^f^
yê)f êl Immui tin r«p uh fttrêtmi^Uf i* iraXmtêS rxiuvç fxririy-
MTêt ùt mfrnrmytf ri luà piév^y«p. — Le monument est re^
construit y mais l'ouvrier a le regret de n'avoir pu j déposer
que des restes mutilés.
(a.)
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
Le Ms. forme un volame petit iii-4° en Vélin , (pii a beau-
coup perdu de sa bUndieiir par la vétuaté. Les trois premiers
feuillets ont pris une teinte brune , tellement prononcée à la
première page , qu'elle est pres({u'illisible.
Les pages sont sur deux colonnes, à quarante lignes chacune.
L'écriture est une petite ronde d'une netteté remarquable.
Le volume ne contient plus maintenant que soixante et un
feuillets numérotés , par une main moderne , depuis 1 jusqu'à
61 , sans qu'on ait eu égard aux lacunes qui existent. Il y a
des signatures en chiffres romains , d'uae ancienne écriture ,
à la fin de chaque cahier, composé de huit feuillets.'
La première lacune se trouve entre le 32* et le 33* feuillet ;
elle est de 320 vers ou deux feuillets : la seconde lacime , du
même nombre de vers et de feuillets , existe entre le 33^ et le
34* feuillet , où l'on voit encore un petit lambeau de vélin sur
le fil de la couture. Entre le 36* et le 37* feuillet se trouve une
troisième lacune de deux feuillets. Il y reste un morceau de
vélin déchiré du premier feuillet du vj* cahier. Le vij* cahier
en entier, et le premier feuillet du viij*, ont été arrachés , ainsi
que le dernier feuillet du volume, qui devoît terminer le poëme.
Un petit fragment de vélin de cette dernière page est encore
adhérent. Tel est le triste état dans lequel se trouvoit sans
doute ce précieux Ms. lorsqu'il est entré successivement dans
les Bibliothèques de Dom Lobineau , du duc de La VaUière ,
du marquis de Paulmy , et enfin dans celle de l'Arsenal. Les
feuillets correspondant à ceux qui ont été lacérés étant maîn-
(")
DE PARTONOPEUS.
tenant détachés i les nervures du dos» consommées et ne tenant
presque plus à la couverture , le volume réclame une nouvelle
et prompte reliure pour éviter la dispersion de ses vénérables
débris.
Un feuillet de parchemin vermoulu , collé sur le plat inté-
rieur de la couverture en bois de chêne , présente les notes et
indications (pii suivent :
B. L. N» 1622. F. 2
1748. 289.
Ce Roman mst. en vers est en trop mauvais état pour
que ton puisse presqu'en rien conottre.
Si c^est Partenope ou Partenuple, c'est la traduction
d'un roman en vieil langage catalan, dont la V* édition
est 8"», Thrragona, 1488 , et in^^y Alcala, 1513.
D'une autre écriture : Oest peut^-étre aussi Parténopex de
Blois, dont M. de Saini^Palajre parle
comme d'un Roman très rare.
D'une troisième écriture : Oest vraiment celujr de p€urte~
nople, comte dt Anjou et de Blois,
que M. de Barbazan a connu dans
la Bibliothèque de M. le duc de
La F'allière.
D'une quatrième main : N*. Ce Manuscrit est tun dès plus
curieux qui restent du Roman de
Parthénopex de Blois; malhei^
reusement il y manque beaucoup
de folios,
(a3)
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
La première de ces notes paraîtra d'une légèreté inexpli-
cable. Comme il a été dit , la première page seule du Ms. est
très difficile à lire ; mais dès la seconde il n'y a plus d'obscu-
rité , et bientôt on rencontre le nom de Partonopeus presqu'à
chaque page. Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que l'écrivain
de la note se soit hasardé à déposséder, d'un trait de plume',
notre littérature d'un poè'içe original , qu'il a transformé en
traduction , sans rien reconnoître de l'ouvrage qu'il avoit sous
les jeux. C'est ainsi que s'érigent et se propagent nombre
d'erreurs , peu dangereuses au fond , mais assez graves dans
les questions de rivalités littéraires entre les nations. Au reste,
cette note n'est sans doute que la conséquence d'une autre
erreur de la même époque , bien autrement établie par l'homme
de lettres qui annonça avoir traduit de l'ancien castillan le
Roman de Partinuples de Blois, traduction qui fut insérée dans
la Bibliothèque des Romans, en 1779. Le Grand d'Aussj a pro-
testé , comme il convenoit, contse une pareille dépossession,
«t Je réclame cet ouvrage au nom de ma patrie , a-t-il écrit ; il
u est à elle ; il lui appartient. » Il n'a pas discuté ; il a produit
un titre, le Ms. de Saint- Germain -des -Prés; et il a donné
une traduction abrégée du poè'me de Parténopex, composition
originale , qui n'a presque rien de commun que le nom des
personnages avec la prose castillane. Nous faisons plus aujoui^
d'hui ; nous publions le texte même du poème , d'après un Ms.
antérieur d'un siècle à celui dont Le Grand d'Aussj a pu
disposer. Les preuves d'origine nationale sont complètes.
•
Ia dernière des quatre Notes que j'ai rapportées est de la
main d'un savant qui ne passe pas à la légère sur les Mss. dont
(»4)
«
i
DE PARTONOPEUS.
il peut faire usage. M. de Monmerquë a entrepris et exécuté
un travail incroyable sur les textes de Partonopeus , qu'il a
réunis dans un volume de 728 pages écrites de sa main , et
qu'il a coUationnés , en partie , sur un Ms. qui étoit dans la
Bibliothèque de feu M. le marquis Gamier, et en entier, sur
les trois autres Mss. de nos Bibliothèques publiques. Toutes
les variantes que présentent ces textes sont indiquées en encres
de différentes couleurs , noire , rouge , bleue et verte. C'est une
ceuvre d'amour et de patience littéraires qui auroît étonné chez
un Bénédictin , qui est étonnante et admirable chez le savant
et l'homme du monde.
Ce scrupuleux dépouillement met bien en évidence les chan-
gemens , interpolations et altérations que le texte primitif de
Partonopeus a successivement éprouvés , et il rend incontes-
table , que c'est seulement dans le Ms. de la Bibliothèque de
l'Arsenal que se trouve aujourd'hui le texte original. Le~yâo
simile ci-joint de la page 10, verso, reproduite dans les^ôiN-
simiU des deux autres Manuscrits ci-4près décrits , suffira au
lecteur pour qu'il puisse comparer et apprécier ces trois diffé-
rent textes.
A la fin du Ms. , sur le parchemin qui recouvre le plat inté-
rieur de la planche de chêne , on lit ce qui suit :
Vous n'auras pas failly de nC avoir ent^oié lit^re
que que j'en avoie jamais veu; mais vous ne faites
"«« ^j^ nen ay ung mstre ' ; car plust ores à Dieu
' Ce mot est ainn écrit très lisiblement sans aacan signe d'abrévis-
tion.
(ïS)
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
que nous fussions , vous ef mojr, quant nous vou-
drions , invisible comme estoit la belle Mélior.
flotte plus . . . .e * voisine ,
quy que le veulle.
Au bas du yerso du feuillet de parchemin sur lequel est écrit
ce gracieux remercîment de la voisine , se trouve la date de
tan mil quatre cens et sept, qui appartient à un acte dont
récriture est effacée.
L'estampille de la Bibliothèque de l'^asenal , décorée de
l'aigle impériale, est empreinte sur le recto du 3* feuillet et au
verso du 61*. Au bas de la première page du texte est la signa-
ture Paulmjr. Il ne reste plus de l'ancienne reliure du volume
que les deux ais en bois de cbéne , sur l'un desquels on voit
l'entaille d'un fermoir. Le dos seul a été recouvert en vean ,
et porte le titre : Roman de Paetemope , imprimé sur une éti-
quette de maroquin rouge , et au bas, à la main, BelleS'^
Lettres, 194.
' Une piqàre de ven a enleré les deux oo troii lettres ao plu qui
précèdent.
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
DESCRIPTION
DU
Mmmmt ie la 6iblt0tl)tipw H Uni
(N<»1830),
QUI COMTIKIIT
LE ROMAN DE PARTONOPEUS
ET AUTRES POisiES.
Ce Ms.y du XIII* siècle y est un in«*folio siur Yélîn , sans ré-
clames ni signatures, d'une écriture ronde assez régulière
dans tout le volume, et disposée sur trois colonnes , chaque
colonne contenant quarante<<{uatre lignes. Il se compose de
deux cent cinq feuillets numérotés aux rectos , en chiffres
aiahes d'une main moderne ; et aux yersos , en chiffres romains
minuscules d'une écriture ancienne. La pagination est réguliè»
rement marquée depuis 1 jusqu'à 205 ; mais après le folio 189
il j a plusieurs transpositions de feuillets , dont le lecteur est
prévenu par des indications au bas des pages. Le volume est
du reste incomplet des derniers feuillets , ainsi que l'indique
cette note écrite au bas du dernier feuillet SOS , verso : Ce
DE PARTONOPEUS.
Roman est imparfait; mais Floires a retrouifi Blanche Flor;
ainsi je crois qi^il i manque peu de chose.
Le Vélin de ce Ms. est d'une médiocre qualité ; mais eû^-il
été du plus beau choix, il auroit difficilement résisté à un
usage aussi long et aussi fréquent que celui aliquel étoit destiné
ce recueil. Depuis qu'il est sorti de la main du scribe , il a été
incessamment lu , relu et compulsé ; et il devoît l'être , car il
renferme un grand nombre de ces Fabliaux licencieux , de ces
contes obscènes qui formoient le fonds capital de tout maitre
jongleur, et dont la lecture solacioit nos pères , et même nos
mères , qui mal n'y pensoient. Le Grand d'Aussy en a traduit
la majeure partie , et Méon en a publié textuellement un cer-
tain nombre dans le Recueil de Barbazan augmenté , et dans
deux autres volumes postérieurs. Que de réflexions sévères
pourroit faire naître un pareil assemblage de poésies , sur le
goût , l'esprit et les mœurs de nos pères , si on ne les jugeoit
que d'après ces jeux d'une imagination légère et affolée ! Du
moins retrouve-t-on dans cette littérature erotique tt frondeuse
quelques traits caractéristiques que ne peut renier l'esprit
françois : mais qu'y a-t-il de françois dans notre littérature
actuelle , et quelle seroit l'opinion de la postérité si elle nous
jugeoit d'après le plus grand nombre de nos œuvres litté-
raires?
Ce qu'il ^ a de certain , c'est qu'elles ne sont pas œuvres de
joyeuseté et de plaisir , comme l'étoient celles du xii* siècle.
Le même jour les voit naître et mourir ; et elles resteront éter-
nellement dans l'oubli , parce qu'elles ne participent en rien
(aS)
DE PARTONOPEUS.
des mœurs j de l'esprit, de la (a^on d'être et d'agir de la société
actuelle; parce qu'en un mot, elles n'ont rien de national.
La Dame qui inscrivit jadis son nom sur les feuillets du
Ms. même dont je parle ' , si elle fit autre chose qu'un acte
de possession , dut comprendre que la destinée de ce recueil
étoit de survivre , par sa nature , à toutes les chances de des-
truction qui dévoient anéantir tant d'autres Mss. matérielle-
ment aussi durables. Cette noble personne, Philippe Alaman1)e,
DAME DE Chissenaige * , je me la représente belle et jeune
lorsqu'elle écrivit son nom sur ce livre (vieille , elle eût signé
un Missel et non des Fabliaux); je me la représente encore
aimable , spirituelle , enjouée ,J'omement des fêtes , des joutes
et des tournois ; menant , si l'on veut , cortège de chevaliers et
de darooisels , mais experte , grâce à ses lectures , dans toutes
les ruses de l'amour, et sachant les déjouer. Voilà ce que me
dit le nom à^Alamande, dame de Chassenaîge '. Je voudrois
savoir sous quel prestige se montrerait à nos descendans le
nom d'une dame de la haute société actuelle , s'il s'en trouvoît
une seule qui traçât le sien sur un des mille romans ou contes
de notre époque ?
' An bat def fenOleta 8 et 27, veno.
* La baronie de Saaaenage oomprenoit le booig de oe nom , titoé sur
l'Isère y dana le Danphiné.
' Elle étoit fille d*Albert I", baron de Saasenage» et de Marguerite
Alleman de Taubonnois. Elle lut mariée à Amédée, seigneur de Cbaste,
et fit son testament en i333. Cest tout ce qu'indique VHistoiw gininde
de Dùuphiné, par Cborier. Lyon, 1679, tome 11, p. 99.
■
DESGRIPTIOM DES MANUSCRITS
Dans un autre endroit du même Ms. ' se trouvent encore
quelques mots ^rits par un lecteur du quatorzième siéele , qui
sont bien dans le caractère fran^ois et dans Tesprit du temps ,
temps de dévotion et de ferveur envers les dames. Ce brave
lecteur s'indigne contre le Trouvère qui outrage l'objet de son
culte ; et lorsqu'il a lu ces rimes :
Feoun est n aitillettse *, g« nt Mi que ge die,
• Qnar feme par natare est plaine de boisdie , '
En aoial faire et peniier travaille et estadie ;
Nul n'en dira tant bien qu'en la fin n'en mesdie.
Trop aet finie d'ai^ 4 de httvt s et de lobe ; •
Home qui la Tuelt croire , guile 7, bimte et lobe ;
Et petit et petit le borate et detrobe ,
El demande déniera et pnii demande robe , etc. ,
et autres rimes plus impertinentes encore , il ne peut plus se
contenir ; il saisit sa plume , et écrit cette sentence terrible :
Seli qui dit du mal de famé est villains de nature;
Dieu Us maudie tous !
Qui entreprendroit aujourdlnii de venger le caractère des
femmes , outragé dans tant de hideuses conceptions de meurtre y
d'empoisonnemens , d'inceste, d'adultère, de prostitution, suc-
comberoit sous la tâche. Quelques honnêtes lecteurs cependant
s'indignent de ces turpitudes , et on rencontre parfois , dans les
cabinets de lecture , des volumes dont les marges portent cer-
ly
' An bu da feiuBet léb^ recto.
* AitiicieaM. — * Koie, flaew. — ^ Adrotie, détov. — ' Fauawié.
— • Fourberie. — ' Trompe.
(3o)
)
DE PARTONOPEUS.
taines protestations énergiques , comme : mensonge , absur-'
dite, honie à t auteur / -— La malédiction n'est plus de nôtre
siècle.
Une note d'un autre genre est écrite au bas du feuillet 80 ,
yeno ; elle consigne un érénement désastreux arriyé vers le
milieu du quinzième siècle, dans le pays même de la Dame de
Sassenage, en Dauphiné. En voici les termes ; £'an m cecc
xliij et le xu^ jour d^ oust fui le deluie ' de Luc an Deys (en
Diois) , lequel férit par la roche qui ce ronpii que fit fan close
par qucjr le laus jret et périt le chastel et la ville.
Ces diverses indications , qui nous rendent confidens de lec-
teurs si loin de nous, me semblent pleines d'intérêt et de
souvenirs.
m
Au dix-septième siècle , notre vieux Ms. est venu prendre
place dans la ricbe collection d'un grave et honorable person-
nage , le chancelier Pierre Séguier, homme savant , et aimant
les gens de lettres comme il aimoit les livres. Une note im-
primée , et collée au bas du premier feuillet du Ms. indique
comment il est ensnite entré dans le monastère de Saintr-Gei^
main-des-Prés , sans que les bons Pères pussent en être scan-
dalisés, puisqu'ils le tenoient d'un évéque. Cette note imprimée
est ainsi confie :
Ex Bibliotheca MSS. COISLINIANA , olim SEGUsauNA ,
' Ce n*est qae par mdnction qoe je Us le mot déhje, écrit debne dan»
la note, avec an petit trait meertain ao-dcMiu de riin des jambofea.
(3i)
•
i
1
DESCWPTION DES MANUSCRITS
quam lUust. HENRICUS DU COMBOUT , Dux DE
GOISLIN, Par Franciae, Episcopus Metensis, etc. Mo-
nasterio S. Germani a Pratis legavit.* An. M. DGG.
XXXII.
Les nombreuses taches qui couvrent les feuillets de ce Ms.
proviennent d'accidens presque inséparables d'un long usage ;
mais des mots, des lignes, ont été grattés ou tachés à dessein ,
sans doute pour faire disparoître certaines expressions obscènes,
qui se représentent cependant dans beaucoup d'autres pas-
sages * . Cet acte de barbarie n'est pas du moyen âge ; il est
bien de notre temps : chaque âge a une barbarie et une igno-
rance qui lui est propre.
L'exécution graphique n'ofire d'autres omemens que sept
ou huit grandes lettres initiales peintes en coideurs , bleue ,
rouge et blanc. Le dessin en est lourd et sans- grâce ; chaque
lettre, renfermée dans un cadre à filets d'or et de couleurs,
est agencée de petites figures à tête et corps de chimère.
•
Au haut de la première page se trouve indiqué le numéro
de la Bibliothèque de Saint-Germain-de^Prés 1239, et au bas
' Nombre de mots ont été grattés dans dix-sept lignes da conte très
ooart de la DamoUelle à la Grue , pages 56 , verso , et 67 , recto. C*étoit
nn très grand inconvénient dn vélin et da parchemm, comme matière
subjective de Técritore , 'qae la facilité qa*ils donnoient de falsifier et
interpoler les textes et titres de tonte nature; aussi n'écrit-on plos les
minutes des actes authentiques que sur papier.
(3»)
DE PARTONOPEUS.
celui de la Bibliothèque Royale 1830. Comme c^est après la
suppression des ordres monastiques , au commencement de la
révolution de 1789, que ce Ms. a été placé dans la Biblio-
thèque où il se trouve maintenant , l'estampille en rouge porte
les deux lettres entrelacées RF, République française , et les
mots Bibliothèque nationale en légende. Cette estampille se
voit aussi au verso du dernier feuillet 205.
Deux feuillets de garde en vélin sont placés au commence-
ment et à la fin du texte. En tête du volume se trouve une
table manuscrite des pièces qu'il contient; elle forme quatre
pages d'une écriture moderne , et elle commence ainsi :
Ce volume contient un ramas de Moralités, de Contes ,
Fables, Proverbes et divers Romans, le tout en rimes.
Viennent ensuite les titres des pièces ; mais comme ils sont pour
la plupart très abrégés , que plusieurs sont omis , et que l'or-
thographe n'j est pas conforme à celle du Ms. , je les rétablis
exactement d'après le texte même. •
1 . Ci conùnence le Ckastoiemént que li Pères ensaigne
à son Filz. Folio 1 . •
2. Du Prudome qui avoit demi ami. Idem.
3. De ij bons Amis loiax. F. 2.
4. Ci conte et un vilein Tïgneus et Boçu. F. 3.
6. De ij Clerc, F. 4, verso.
6. De la mole Feme. F. 5.
7. Du Fabléor, F. 6 , verso. .
B. De la maie Vielle qui conehia la prude Feme,
F. 6.
I. ( 33 ) c
.■^
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
«
9. De celui qui enferma sa Fente en une tor. F. 6, v^.
10. D'un Home qui commanda son avoir, et cil à qui
il le commenda li nia, F. 7.
11. Le Jugement de rUille qui fu prise en garde, F. 8 .
12. Uun Home qui portoit grant avoir. Idem , verso.
13. Por quoi en doit amer le grant chemin, F. 9.
14. De ij Borgois et dun Vilain. Idem.
15. Du Tailléor le Roi et de son Sergant. Idem , verso .
16. De ij Lechéors. F. 10.
17. Du Chastoiement le Père encore. Idem.
18. Du Vilein et de r Oiselet. Idem.
19. Du Vilein qui dona ses bues au lou. Idem, verso.
20. Du Larron qui enbraça le rai de la Lune. F. 1 1 .
21 . De Marien qui dist ce c*on li demanda. Idem , v**.
22. Uun Mercheant qui ala veoir son Frère. F. 12.
23. Li Pères ckatioit sonfilz et doctrinoit. F. 12 , v".
24. De Maimon le pereceus. F. 13.
25. Du roi j4lixandre et du Segretain. Idem , verso.
26. D'un Larron qui demora trop au Trésor. F. 14.
27. D'un Fi losoje qui passoit parmi j vimentire. Id.
28. Comment on doit bien Jaire por s'ame avant c*on
muire. Idem , verso.
29. Ci conmence de Ysopes '. F- 15.
• "Voyex Fables médites des xii«, iiii* et xiv* siècles, et Fables de
La Fontaine, pabliées par M. A. G. M. Robert, Paris, iSaS, a voi in-8'>,
aa tome x, p. diij et sniv. ; et les Poésies de Marie de France, poète
anglo-normand du xiii* siècle, publiées par M. de Roquefort. Paris,
i8aoy 2 ToL ln-8*.
(Î4)
DE PARTONOPEUS.
30. Ci commence des xf Signes, F. 24 , verso.
31. Ci conmence de seinte Léocade qui fu dame de
Tolete et du saint arceuesque '. F. 26.
32. De quoi vienent li TYaitor et li Maut^ès, F. 34.
33. Du Cors et de VAme, F. 35.
34. Uun Prudome qui rescolt son Conpère de noier.
Idem y yerso.
35. Du Segretain moine. F. 36.
36. Des Eles de Cortoisie par quoi Chet^alier doit^ent
estre cortois, F. 39.
37. Ci conmence de Florance et de Blanche Flor. F. 4l .
38. D^un Mercier, F. 42, verso. •
3^. Ci coumence de la Dame escolliée' F. 43.
40. lyun Jugléor qui ala en enfer, et perdi les ornes
as dez. F. 45.
41. Du Fïlain qui conquist Paradis p^r plaît. F. 47.
42. De ij Angloys et de VAsnel. F. 47, verso.
43. Du Fouiéof. F. 48.
44. Du Prestre et d'Alison. F. 49, verso.
45. Del Coni/oiteus et de FEnuieus. F. 51. (On a
écrit en note un autre titre , sous lequel Le Grand
d'Aussy a traduit ce conte : Estula, ou les Deux
Frères pauvres. )
46. Du Conifoitox. F. 51, verso.
' L'^orivflin d«' Tladex • mis par inadTcitance nùm ^rtenne ta Ken
de UÊÎHt areeuêsque.
' Inséré dans le TolaiiM des Pro9erbe$ et Dictons populaires aux xiix«
et znr* siècles. Paris, Crapelet, i83r, gr. m-8*.
(35)
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
47. De Haimet et de Barat, etc. F. 52.
48. De Béranger au Ion cul, F. 54.
49. De la Pucèle qui ahe^^ra le Polain. F. 55.
50. Du vilain Asnier. F. 56.
51. Du Pro voire qui menga les mures. Idem.
52. De la Damoisele à la Grue. F. 56 , verso.
53. Du Prestre qui ot mère malgré sien. F. 57.
54. Du Chei^alier qui fist les c... parler. F. 58.
55. De Guillaume au Faucon. F. 60.
56. De la maie Honte. F. 62, verso.
57. DuC... F. 63.
58. Du Prestre qui dist la Passion. F. 64, verso.
59. Du Prestre et de la Dame. F. 65. *
60. De Âudigier. F. 65, verso.
61. De ij Bord cors ribauz. F. 69, verso.
62. La Response de tun des ij Rihauz. F. 70.
63. Du Tort contre le Tort. p. 70, verso.
64. De Vjépostoilc, etc. F. 71. '
65. Uj4lixandre et d^Aristote. Idem , verso.
66. De Prot^erbes et du f^ilain. F. 73, verso.
67. De Coûtant Duhamel. F. 77.
68. D'Auberée la vielle maquerel. F. 80.
69. Ci commence de Cortois d^ Artois. F. 82, verso.
70. Ci commence de VOnbre de VAncl. F. 85, verso.
71. Ci commence VErberie. F. 89. *
' Pabllé.daiiBles Proverbes et Dictom populaires aitx xiti* et xit« siècles.
* Celte pièce fort curieuse est toute en prose; elle est ^rite sur trois
colonnes comme les autres contes, et les lignes sont de longnenr irrégn-
lière comme des lignes de vers.
DE PARTONOPEUS.
72. Ci comence la Bataille de Quaresme et de Char--
nage, F. 91.
73. Ci commence de Ovide, de Arte, etc. F. 93.
74. Ci conmence de Piramo et de Tysbé, F. 98.
75. Ci conmence Doctrinal , de latin en roumanz '.
F. 101.
76. Ci conmence de la Chante pleure. F. 103.
77. Ci conmence chastié Musart. F. 105.
78. Ci commence la Desputoison du Jujrfet du Cres~
tien. F. 107, verso."
79. Ci coumence d^Amors et de Jalousie, F. 1 1 , verso.
80. La Bataille des vij Arz. F. 112, verso.
81. Ci conmencent les Proi^erbes au conte de Bre-
taigne*. Fol. 114.
82. Ci coumence de Marcoul et de Salemon, que li .
quens de Bretagne fist ^ . F. 116.
83. Ci coumence de Narciso le roumanz. F. 117.
84. Oest li Romanz des Braies. F. 120, verso.
85. Conmence des Tresces. F. 122.
86. Après vient de Partonopex de Blojrs. F. 124.
87. C'est le romanz de Blanchandin et de Orgueillose
étAmors. F. 174, verso.
' An mflieii de toates les compoeitioiu frivoles qai abondent dans ce
Ms. t ▼otd nne pièce qni renferme des préceptes cxcellena poar toos les
temps.
* Inséré dans le Tolame des Proyerhes et piétons populaires aux ziii*
et xrv* siècles.
' Inséré dans le même Tolame, comme ci-dessas.
(3?)
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
88. Ci conmence le Romanz de Floirè et de Blanche
Flor. F. 193. (Incomplet.)
Tels sont les titres des quatre-vingt-huit pièces qui com-
posent le Ms. 1830. Le fac-similé ci-contre présente la page
du 1 29* feuillet , verso , du Roman de Partonopex. L'identité
de ce fac-similé avec celui d'une autre page du même Ms. ,
que j'ai inséré dans le volume des Proverbes et Dictons popu^
laires, quoiqu'ils aient été exécutés dans deux lithographies
différentes, témoigne des soins qui ont été apportés pour re-
produire fidèlement la forme et le caractère de l'écriture ori-
ginale.
Le volume , qui a été relié plusieurs fois , a souffert d'hor-
ribles mutilations dans les marges de tête et de côté. Un grand
nombre de bouts de vers , et presque tous les ornemens des
lettres initiales du haut des pages , sont tombés sous le couteau
de relieurs barbares. Le misérable état de la couverture , qui
a déjà été raccommodée , nécessite une nouvelle enveloppe. Il
sera fiicile de replacer sur les plats du volume , en les décou-
pant avec- soin , les armes de son ancien possesseur P. Séguier,
qui ont déjà été ménagées dans le premier raccommodage.
On a respecté les armoiries , et l'on a mutilé les signes de la
pensée : étrange préférence !
DE PARTONOPEUS.
%|»^^^>^^^'^%^»^^^»%»^^^*«^^^^**^W^^***»^'*^^'*^»*'*^^*^^**^^****'^^ * '^'^*^^ '*>%*'^^
DESCRIPTION
on
AXaummt it la 0ibliotl)ti|tu 2hi Koi
(N-6986),
QUI COBTIBNT
LE ROMAN DE PARTONOPEX
ET AUTRES POÉSIES,
Ce Ms. forme un volume grand in-fol. sur Vélin. Il contient
deux cent quatre-vingts feuillets, qui ont été numérotés en
chiffires arabes , par une main moderne , depuis 1 jusqu'à 280
sans interruption , quoiqu'il y manque un assez grand nombre
de feuillets. Les pages sont sur trois colonnes , d'une grosse
écriture ronde , assez, régulière au commencement , mais qui
varie de forme et de couleur dans certaines parties du volume ,
ce qui atteste l'ouvrage de plusieurs scribes. La majeure partie
des colonnes ont cinquante lignes, mais plusieurs n'en ont
que quarante^euf , même quarante-sept , et l'on peut évaluer
à 84,000 le nombre de vers que contient ce Ms.
On trouve des réclames à la fin de presque tous les cahiers ,
(39)
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
composés de huit feuillets chacun. Les initiales sont grossière-
menU peintes en couleur rouge et bleue , alternativement em-
ployée, comme dans le Ms. des Poésies d'Eustache Deschamps
et beaucoup d'autres du même temps.
Le Vélin de ce volume , déjà d'une qualité commune dans
le principe , troué , recousu , est très fatigué maintenant, noirci
par le temps , sali par l'usage , taché en beaucoup d'endroits ;
le feuillet 108 a été coupé par un instrument tranchant; un
morceau du feuillet 278 a été déchiré et enlevé , mutilations
déplorables qui ont été exercées sur des Mss. beaucoup plus
précieux , et qui motiveront toujours la sévérité des mesures de
conservation qui peuvent être prises par les Gardiens de nos
dépôts littéraires.
Cependant il est probable que les nombreuses lacunes qui
existent dans ce Ms. ne sont pas toutes l'e£Pet de coupables
soustractions. Ces lacunes sont anciennes, et il y a lieu de
croire que les différentes pièces dont se compose le Ms. foiv
moient dans le principe des ouvrages séparés , qui auront été
réunis ensuite , et reliés avec peu de soin. Peut-être des cahiers
qui manquent ont-ils été placés dans d'autres volumes , genre
d'imperfection dont la reliure offre de fréquens exemples.
Trois feuillets de Vélin ont été ajoutés au commencement et
à la fin du volume pour servir de gardes. Au verso du troisième
feuillet , et en regard dé la première page du t^xte , on lit ce
qui suit :
(40)
DE PARTONOPEUS.
/
CODEX SjECULI XÏF.
Roman de Partonopex, comte de Blois et ^Angers.
Folio 1.
Branche du mime Roman, en vers alexandrins, F. 39.
Roman d'Alexandre, par Estace, Alexandre de Ber^
nay et Lambert li Cors. F. 41. (Incomplet.)
Les f^œux du Paon, suite du roman d! Alexandre,
F. 89.
La Signification de la Mort d^ Alexandre, et le Par-
tage de son Empire entre ses xu pairs, autre branche
du Roman et Alexandre, par Pierre de Saint'Cloud.
F. 119. (Incomplet.)
Roman de Guiteclin, duc de Saxe (dans le Ms. Gui^
teclin de Saisoigne)^ ou Guerres des François et
des Saxons sous Charlemagne, par Jean Bordiiuu.
F. 121.
Roman de Charlemagne, F. 140. (Incomplet.)
Partie (tun Roman dont le commencement manque,
F. 161.*
Roman de yiuien et de Garin ctAnseaume, son père.
F. 173.
Roman de Guillaume, le marquis au court. nez, oncle
de J^ii^ien, F. 183.
* * Ce Fragment est la partie da Roman d*Aimerj de Narbonnc et de
GotlUnme an Conrt>nes, oo il eat question dn conronnement dn roi
Louis : il en nianqoe k pen pris on tiert au commencement. (M.)
(4-)
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
La Bataille dAUschamps (dans le Md. on lit Dar-
leschans , en encre rouge), suite du même Roman.
F. 189.
La Bataille de Loquifeme, suite du même Roman.
F. 218.
Deux autres Branches du même Roman. F. 231 et 259.
Nota. Il manque beaucoup de pages dans ce Ms. , et surtout
dans les derniers Romans.
G. D. L. R.
Nota. Il n'en manque pas une seule dans le Partonopex.
M.
Au bas de la page on lit encore :
ff
Réclames au ifi du %* feuillet, point de sigtiatures.
Toutes les pièces qui composent ce Ms. sont énoncées dans
cet Index , écrit par feu l'abbé Gervais De La Rue , ancien
employé aux Mss. de la Bibliothèque Rojale , que Ton trouYoit
toujours occupé à décbifirer et cli^sser de yieilles chartes. Il
seroit très utile de trouver un semblable Index en tête de tous
les Mss. de la Bibliothèque Rojale qui en sont encore dé-
pourvus.
Le second Nota est écrit par M. de Monmerqué.
La note sur le Roman d'Aimeiy de Narbonne est de la main
de feu M. Méon.
M. Paulin Paris , en faisant des recherches sur l'origine et
DE PAKTOMOPEUS.
la famille de nos épopées du moyen âge y a reconnu plusieurs
lacunes dans le Ms. , et les a signalées au bas des folios 160 ,
verso ; 162 y verso , avec cette indication : La suite appurùerU
à la branche suivante , intitulée le Charroi de Nismes ; et au
feuillet 274, verso,. avec ce renseignement : Lacune remplie
dans le Ms. de Colbert, 7186.
Indépendamment de ces lacunes , voici celles que j'ai remar-
quées : La première , entre les folios 40 et 41 , comprend une
partie de la Continuation en vers de dpuzc syllabes du Roman
de Partonopex , à laquelle il manque les 212 derniers vers.
Cette Continuation , qui se compose de 767 vers dans le Ms.
n"" 1830, n'en a que 555 dans le Ms. n.*" 6985, et s'arrête à
ce vers :
Tôt Pavas issi fait oon Guarona de Gironde.
Vient ensuite le Roman d^ Alexandre, an folio 41 , recto.
Le Nota de M. de Monmerqué ne peut donc concerner que
la partie du poème de Partonopex qui est en vers de huit sylr-
labes , dans laquelle il ne manque en effet aucun feuille^ .
La seconde lacune se trouve entre les feuillets 88 et 89. La
réclame du feuillet 88 est : Jlf (mille) yû/vn/ es destriers, et
le feuillet 89 commence par ce vers :
Après ce qu'Alixandret ot de deuua conquis.
La troisièm*>se présente entre les feuillets 120 et 121, et
laisse incomplète la seconde branche du Roman d'Alexandre
qui traite du partage de son empire après sa mort,
(43)
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
Après le troisième feuillet de garde commence le texte du
Roman de Partonopex , qui occupe les 38 premiers feuillets
et la première colonne du 39* ^ en vers de huit syllabes , dont
voici les deux derniers :
Et je's ■offefni Tolantien ,
Mais aini dirai def mesMgien.
La Continuation en vers alexandrins commence au bas de la
première colonne du 39* feuillet , recto y par ces deux vers :
Suplices et Ansiax ont lor voie aœillie ;
Tuit sont à un aoort sens ire et sens enrie.
Cette suite ne contient , comme je l'ai déjà dit ci-dessus , que
656 vers , sur deux feuillets , recto et verso. *
En tête du premier feuillet on lit : Roman de Parionopex,
d'une écriture moderne, et deux numéros d'ordre, 632 eu
gros chiffres anciens , et 6986 plus récens. A droite de ce der-
nier nombre on aperçoit encore le mot soixante presque efiacé ,
autre numéro d'ordre plus ancien que les deux premiers.
Au-dessus de la première colonne est écrit le mot Blojrs en
petite cursive. Ce nom indique que le Ms. se trouvoit autriefois
dans la Bibliothèque qui fut commencée à Blois par Charles
d'Orléans , l'auteur des Poésies , quelques années après son
retour d'Angleterre , où il avoit été vingt-cinq ans prisonnier,
c'est-à-dire vers 1446. Ce prince, père de Louis XII et oncle
de François I'', s'efforça de réparer, autant qu'il étoit possible,
la perte de la LÀbrairie du Louvre. Il fit racheter en Angle-
(44)
DE PARTONOPEUS.
terre environ soixante des Mss. qui en a voient fait partie , et
il employa des sommes considérables à l'accroissement de sa
Bibliothèque. Louis XII étant parvenu au trône, fit trans-
porter à Blois les livres de ses prédécesseurs Louis XI et
Charles YIII , et il y ajouta plus tard la Bibliothèque des ducs
de Milan , qui étoit à Pavie. En 1544 , François I" réunit la
Bibliothèque de Blois à celle qu'il a voit formée à Fontainebleau*
En 1595 , Henri IV fit venir à Paris tous les livres de Fontai-
nebleau pour en faciliter l'accès .et l'usage : ils furent placés dans
le collège de Clermont. De ce collège ils passèrent chez les
Gordeliers. Sous Louis XIII ils furent transportés dans une
autre maison de ces religieux, située rue de la Harpe. En 1666,
Golbert fit placer cette Bibliothèque , devenue vraiment royale,
dans deux maisons qui lui appartenoient rue Vivienne. Enfin,
en 1721, elle fut établie rue de Richelieu, où elle est mainte-
nant , dans les vastes bâtimens du cardinal Mazarin , qui
avoient pris le nom d'Hôtel de Nevers après la mort de ce
ministre. Une partie de cet édifice devint le siège. de la Banque
de Law, et étoit encore, il y a quelques années, celui de
l'administration du Trésor public. Malgré tant de translations
successives, l'immense accroissement de la Bibliothèque Royale
rend un nouveau déplacement très probable. Cette Bibliothèque
possède environ 1000 à 1100 volumes, qui, ainsi que le
n<^ 6985 , ont fait partie de cette magnifique Bibliothèque de
Blois , sujet d'éloges et d'admiration des savans du temps.
La petite estampille en rouge Bibliothecœ Regiœ se trouve
sur la première page du texte et sur le verso du dernier feuillet,
qui n'a point d'écriture.
(45)
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
En le conférant avec les deux autres qui contiennent
le Roman de Partonopex , il m'a été facile de reconnoître
combien ce Ms. 6985 est incorrect et négligé sous le rapport
de l'art du scribe. Un grand nombre de lettres initiales sont
restées en blanc dans les places réservées. L'orthographe j
présente de fréquentes irrégularités. Les réclames même ne
répètent pas exactement les mots qu'elles appellent. Ainsi on
lit en réclame a €re chiet ^me , et en texte a t're chiet c^on.
En réclame mautalêt, et en texte mautalât ; faire eXfere; et
pour donner un exemple d'incorrection notable de ce Ms. , on
lit , page 40 , recto , première colonne , ligne 45 , or nos passe
pon (tOire et o lui si enfant, ce qui n'offre aucun sens , or nos
ayant été écrit au lieu de Amos, nom d'un personnage du
poè'me de Partonopex , le même ^Amol ou Hemol dans les
autres Mss.
hefao^imile ci-contre de la page 6 du Ms. , exécuté avec
toute l'exactitude désirable , présente l'omisàion de deux vers ,
également due à la négligence du copiste du xiy* siècle. Dans
le Ms. n® 18^ , après le deuxième vers de la première colonne
du fao-^imile , on lit ceux-«i :
Qaar jà li sans oe mentira ,
Mais nature tet tems sera
Ne «ofièm, etc
L'omission de ces deux vers rend la phrase incomplète et
inintelligible dans le Ms. 6985.
Ce volume, qui a subi plusieurs reliures , a été fortement
rogné en tête , et beaucoup moins en pied , grâce aux réclames ,
dont quelques unes seulement ont été légèrement atteintes.
(4«)
DE PARTONOPEUS.
La reliure actuelle est solidement établie, en maroquin ci-
tron ; elle porte des deux côtés d'nne épaisse couverture les
armes de France , et sur le dos deux LL entrelacées , avec ce
titre incomplet de ROMAN DE PARTONOPEX, puisque le
volume contient beaucoup d'autres ouvrages.
G. -A. Ceafilxt.
FIN DE LA DESCRIPTION DES MANUSCRITS
DU ROMAN DE PARTONOPEUS,
i
Pattompettsi
.*
DE BLOIS.
A Deu reac gracies et mercis
De quanque sai n'en fais n'en dis,
De ma santé , de ma richece.
De quanqu'il m'a fait de larghece.
Beneois soit li buens Jhesus
Ki fist quanq'es et sus et jus ;
Beneois soit Sains-Esperis
Ki maint et el Père et el Fis ,
Ki m'a donné soie merci,
De mon segnor la gracie issi^
Qtt'il violt que j'aie pais et joie y
Diables soit sors et Deus moie.
Prologne.
lo
Li solaus se tome al serain ,
Et s'enbielist et soir et main :
Li ciels estclers, li airs est purs;
Adiès s'en vait li tans oscurs;
L'ore est et-soef et série;
La terre esmuet de. mort à vie;
I. I
I
PARTONOPEUS,
L'erbe verdoie et la flors nest ;
Vie et verdors ces bos revest.
L'aloète c^nte d'ainor,
Siestrioe Taube del jor;
Le sien caut eussons moult chier
S'ele en seust faire dangier;
Mais ele en fait si grant inarehié
Que tôt l'en a desparagié ;
Et non porquant ço senefie
Que qui a bêle et buene amie
Del tôt s'i doit abandoner :
Tos jors li doit de li meobrer.
Li rosegniols ses lais organe
Qui del cantér adiès s'ahaoe ;
Li rosegniols dist sa cançon ,
Et nuis et jors en sa saisson.
Cil nos semont d'amer adès
Et d'entendre i del tôt asës,
Et nuit et jor tôt à bataille,
Et jo li tieng ceste enviaille ;
Mais il devise en sa cançon ^
Par ço qu'il garde sa saison ,
Et se taist fors dont seulement ,
C'on doit pourveir cointement
S'aise et son lins de dosnoier,
Et tos jors adiès d'esploitier,
Tôt sains repos et sains sejor
Coq ne s'en aouit nuit ne jor ;
Et quant il n'est lius de dosnoi ,
3U
3u
Âo
4
I
V
COMTE DE BLOIS.
Si s'en tiegne-on taisant et coi.
Euriels cante dous et bas :
Teus Tescoute et ne l'entent pas ;
Soef flahute et seri
Soutivement et coi sains cry.
Cil cante de lontaine amor.
Et ramentoit douce dolor ,
Soutif aler, soutif venir,
Parfont penser et lonc sospir.
Geste cançon aim jo et has ;
Car anui me fait et scias :
•
Solas de m'amor raoïenbrer ,
Anui quant pens dc/COnsirer.
So
60
Toute verdors se raverdist ,
Et tos li mons rajouvenist;
Por la saison qui « bêle ,
Joie et jovente renovele y
Et je sui jouenés et engignos.
Sains et délivres et joios.
Si me s^Diont joie e jovens
Que je ne soie oiseus ne lens ;
Por ço voel, par envoiseure,
En escrit mètre une aventure
Et bone et bêle et mervellouse,
Quanque ce soie chose grevouse.
Bel loisir ai et bon sejor
La merci Deu et nos segnor.
Se je me geu sains vilonie
Nel m'atornës pas à folie.
70
'4
4 PARTONOPEUS ,
Cil clerc dient que n'est pas sens
Qu escrive estoire d'antif tens y
Quant jo nés escris en latin, •
Et que je perc mon tans enfin.
Cil le perdent qui ne font rien
Moult plus que jo ne fac le mien.
As tables et as eschies juent,
Et en ço lor entente ahuent«
Et ne font rien à remanant ;
Cil m'est vis que tans vont perdant.
Si tost con li giu sont juë.
S'en sont tôt li profit aie,
Et cil i partent seulement
Qui od els sont al giu présent ;
Mais al mien déduit partiront
Tuit cil qui l'oront et veront :
S'en pora l'on traire tos tens
Et grant exemple et grant sens.
Sains Pois, li maistrés de la gent,
Nos dist en son enseignement
Que quanqu'est es livres escrit.
Tôt i est por nostre profit ,
Et por nos en Uen doctriner
Qu'en saçons visces eschiver.
Il dist raison et bien et voir.
Et parfont et repost savoir;
Car nus escris n'est tant frarins,
Nis de fables as Sarasins ,
Dont on ne |)uisse exemple traire
80
90
zoo
COMTE DE BLOIS.
Del mal laissier et del bien faire.
En nul escrit n'a nule rien
Ne senefit u mal u bien,
lii maus i est que Ton Teschiut ,
Li biens que on en bien la liut :
Mal et bien i doit l'on trover
Por connoistre et por devisier.
Nus hom n'eschive mal de soi
Se nel connoist por garder soi ,
Ne ne fait bien dont il ait gré
Se ins nel connoist en sod pensé.
Fols hom ne seit nul sens trover
Fors le gris sens com puet tast.er ;
Li sages de quanqu'est sos ciel
Trait sens, con es trait de flor miel.
Li es s'asiet desor l'ortie ,
Tant le porgarde et tfnt l'espie
Qu'el trait le miel del amertume :
C'est del sage home la costume,
Qu'il porgart cascune parole,
Et de la sage et de la foie
Eslise le sens par voisdie ,
Si'l traie hors de la folie.
Por ce vos di qu'en cest escrit
Aura maint bien et maint mal dit :
L'un et l'autre métrons en letre
Por faire bien et mal demeire ,
Ce puet de cést escrit aprendre
Qui l'ot, et seit et violt entendre.
110
ta*
i3<
«
«
■ •
6 PARTCWOPEUS ,
DiTjuioD Li livre griu et H latin
Nos devisent de no en nu
Trestot le moot ea trois parties,,
Si's ont par nom bien escharies :
Europe ont Fun quartier nomé ,
A^ufrique r'ont l'autre apelë ; ,40
C'est la moitié ; et autretant
Tient toute seule Aise la grant.
Siège et prise Eu Aise sist la rice Troie :
*^^ ^^^^' Si fu cies d'Aise et flors et voie.
Priamus en fu rois darrains,
Qui grant pan d'Aise ot en ses mains,
Et le tint bien en pais cent ans y
Rois poestis et conquérans.
II ot de s'espouse cinq. 6s ,
Beaus cevaliers, bons et eslis, ,50
Le buen Hector , le bel Paris,
Troilus , Helain , Marcomiris.
Hector fu li pros , li legicrs ,
Li mioldres de tos cevaliers ;
Grans ert et fors et beaus et gens ,
Et dois et frans à toutes gens ,
Tormente et foidres ea estors ;
Ne fu teus hom aine puis ses jors.
Li rois de Troie en sa viellcce
S'en orgelli par sa richece , ,60
Et por la bonté de ses fis
Devint fiers en fais et en dis,
Et por Hector noméement ;
\
COMTE DE BLOIS. 7
Mais par lui ne fu ce nient.
As siens devint crueU et feus
Qu'il haïrent lui et il eu$ :
Ains l'orent servi par àmor ,
Puis le servirent par pëor,
En duel, en po verte, en deshet,
Sor cuer tos jorâ et en aguet; ^^„
Et si tost con il orent liu ,
Quant à Troie vinrent li Griu ,
Perdirent tote la péor.
Si guerroièrent lor segnor :
Per ço qu'il orent bone aïe
Desdegnièrent sa s^gnorie ;
Car il avoit d'un serf prové
Fait justice de son règne,
Et cil avoit à ses parens
Donés les angles casemens , ,so
Et les gentils homes jetés ,
Par coi li rois fu si matés.
Anchises ot nom li culvers
Qui fist de Troie les desers.
Par lui fu désertas li lius;
Car il trai puis Troie as Grius :
Or oies comment mil à mot,
Si l'aprenge qui aine nel sot.
Troie fu moult de grant noblece,
De grant honor, de grant ricece, ,^0
D'or et d'avoir et de deniers ,
Et de plenté de cevaliers ;
8 PARTONOPEUS,
De tos délîs , de tote joie ,
De tos biens ot fiiîson en Troie ,
Très qu al jor que li beaus Paris
Ravi Elaine od le cler vis ,
Dont jà ne fust venjance pris^ ,
Ne fust la foie covoitise
Que li rois ot d'avoir coillir,
Dont il se fîst as siens, haïr ;
Car ses maris, rois Ménélaus,
Bons cevaliers , preus jet loiaus ,
Soufrist sa honte sains venjance ,
Et s'en fesist tel contenance
Que il plaindre ne s'en ossoit,^
Por Troiens qu'il tant doutoit ,
Et por le grant cevaleric
Qui se tenoit en lor baillie ,
Tant que Nestor li viols. chenus,
Qui ert ses amis et ses drus ,
Ses hom liges et ses tenans,
Plus avoit vescu de cent ans ,
Ot molt grant ire et grant dolor
' De le grant honte son segnor;
Buens clers ert et bons cevaliers ,
Plains de grant s«ns et. bons parliers.
Il ert consaus de tote Grice ;
Car il savoit de fil en lice
Quanque prodom avoit mestier
A pais faire et à guerroier.
Cil (ist par ses enscgnemcns
lOO
IIO
aïo
COMTE DE BLOIS. 9
Por esclairier ses marimens ,
Que tuit li tenant son segnor
Yolrent vengier sa deshonor.
Puis espia et sus et jus
Par tôt le règne Priamus;
Se li fortraist celéement
Bien grant partie de sa gent ,
Par promesse et par mètre ostage
D'els francir de lor culvertage. ,30
Trestos cels d'Inde li toli ,
Et tos les Persans altresi ,
Capadoçois et Médiens,
Et ceus d'Almaine et Libiens.
Tuit cil ierent del fie de Troie :
Si orent en lor cuers grant joie
Quant il orent aise et laissor
De corre seure à lor segnor.
Tôt |i veue l'ont traï ;
Si l'ont od les Grius envaî. ,4,
Hector erra par orient : •
Si assambla la bone gent ,
Les bons cevaliers, les vaillans.
Qui puis tinrent Troi^ nuef ans,
Et l'euscent tos jors tenue
S'ele ne fust as Grius rendue.
Al disme an fu Hector ocis :
S'en estut mal à ses amis ,
Porquant moult bien se desfendirent
Et grans estors as Grius rendirent ; ,5.
lo PARTONOPEUS,
*
Trahiaon Mais Ançhîses les a traî ,
Que Pnamus avoit nom ,
Uns fils à diable, uns getés,
Qui disoit qu'il ert des Deus des ,
Por ço qu*il ne savoit son père
A le gent nomer, ne sa mère.
Rois Priamus Tavoit levé
Sor trestos cels de son règne ,
Et cil ne's manaidoit nient,
Ains les demenoit malement , ,60
Et amassoit argent et or,
Et faisoit al roi grant trésor,
Et tnesloit à lui ses barons
Par mençoignes, par traïssons.
Cil avoit en Troie une tor
Sor une maistre porte al cor :
Si basti un porparleihent
As Grius defors celéement,
Qu il les lairoit de nuit entrer
Por qu'il pcust od els reuber, .^o
Et tôt avoir à son talent ,
Quanqu'il conqnerroit od sa gent.
Li Griu li ont.fo créante ;
Si sont de nuit en Troie entré ;
Si l'ont primes par toi robée ,
Et puis tote arse et enbrasée.
Anchises les trésors prendoit,
Com cil qui bien les i savoit ; •
Si's faisoit à ses nés porter
Qui l'atendoient à la mer. aso
COMTE DE BLOIS. 1 1
Pais avoit qui as nés aloit ,
Et qui par le serf s'avoioît.
La fuioient tuit H caitif *
Qui des Grius escapoient vif.
Li rois fîi ocis el doigooo ,
Et trestuit si fil à bandon ,
Fors seul Helain qii^èn escapa ,
Qui puis aillors à honte ala ,
Et fors un autre en berc petit
Qu'en escapa con nel i vit. ^^
Une pucele l'a voit pris,
Si l'a en sa mancele mis ;
As nës Anchises va fuiant ,
En l'une s'est mise od l'enfant.
Il avoit non Marcomiris ,
Puis fu sages et de grant pris.
Anchises à ses nés en vait , Faite
Puisqu'il ot là fait son atrait, "*^ "***
Et ses fillastres Enéas;
Car certes ses fils n'ert il pas , jo»
Car Enëas ert dois et pis ;
Si n'avoit pas consence as Gris ,
De grans biens faire'toveniers ,
Et sages et buens cevaliers ,
Et Anchises ert plains d'envie,
De contens et de félonie.
Maus fruis ist de maie raïs ;
Por ço di qu'il n'ert pas ses fis.
France dame soit ennorée
12 PARTONOPEUS,
Qui à ferain est mariée , j.»
Qui si bel mainc son engin
Que ses fils ne seit de put lin.
Miols vaut bons fils à pièces nés
Que mauvais d'espouse engenrés.
Enéas oirre od Anchises ;
Li bons , li beaus od le mauvais.
Par mer, par teri'e, et lyiis et jors.,
Tant errèrent sains nus trestors ,
Quil arivent en Roménie:
S'en conquièrent la segnorie. 3,0
Quant Marcomiris ot quinze ans ,
Si fu et beaus , et gens et grans ;
Et cuidoient la gens de fi
Qu'il fust fils celi qu'il norri ,
Et il le cuidoit ensement ,
Qu'el le disoit à essient ,
Que nel mordrisent li félon
Qui fisent la grant traïsson
De son père et de son linage.
Mais quant il vint en son aage , 330
ËTMion de 'l'allé sorsamblc Hector et Paris,
Et de gent cors et de cler vis ,
Que cil en ont grant sopeçon :
S'en metent se maistre à raisson ,
Et el lor dist qu'il est ses fils ;
Mais il l'en croient à envis ;
Et si tost com ele en voit liu
S'enfuit vers les mons de Mongiu ,
Et el fu dusque la Seue;
Marcomiriii.
COMTE DE BLOIS. 1 3
Mais ne fu pas aconseue : 340
Tant ala que mons que valées.
Que grans que petites jornées ,
Qu'en France vint; à quel que paine,
Marcomiris od soi enmaine.
France ot nom Galles à cel jor, Eut
Se voir aient nostre ancissor ;
Dont n'i avoit casteaus ne tors y
Ne nobles cites , ne beaus bors.
Ains manoient tote la gent,
Çà deux , çà trois , esparscment. 350
Li plus de France estoit gastine ,
De bos plaine et de sauvegine :
ITi avoit rois, ne dus, ne contes,
Provos, ne maiors, ne viscontes;
Cascuns ert del sien dus et rois :
Ensi vivoient dont François.
La norice Marcomiris
Morut à l'entrer del pai^
Et il le Cst ardoir en re *
Lonc la costume du règne , ^so
Puis servi tant par pluisors ans
Tos les plus nobles paissans,
Et cels de plus rice parage ,
Qu'il parloit moult bien lor langage.
Puis lor a dit et fait savoir
Qui est et d'onc, tôt solonc voif/
Puis lor conte l'escil de Troie.
Nel tieùt à fable nus qui l'oie :
,4 PARTONOPEUS,
Ains Tescoutent rooult bonement,
Et il lor dist moult sagement ; 3^^
Et dist d'Enéas corn il fait ,-
Que toute Itaile par lui vait,
Et com il conquiert les contrées
Por ço qu'eles ne sont fremées
Et de casteaus et de cités ,
Et com il fait grans crueltés
De cela qu'il conquiert el pais ,
Com il les fait sers et caitis ;
Et dist bien qu'il les conquerra ,
Et que tos les aservira 3go
S'il ne se frement contre lui
Qu'il ne lor puisse faire anui :
Puis lor fait faire fremetés ,
Rices casteaus et fors cités,
Et lor ensegne à vivre ensamble :
Bien l'en croient et buen lor samble ,
MarcomirU, Et por SOU SCUS Ic foUt SOgUOr,
Justice d'el^et jugéor.
Feme li douent de haut lin ;
Lor sire fu dusqu'en la fin. ^^^
Après sa mort prissent son fis ,
Sage home en oevres et en dis :
S'el fisent d'els prince et segnor.
Il les maintint à grant honor;
Puisià la France d'oir en oir.
Dont on ne puet les nons savoir ;
N'en seit Ton mot , trop sont d'arière,
premier
sooveraÎD
COMTE D£ BLOIS.
Prince furent en lor manière.
A tart i ot un prince sage,
Qui fu de troien linage,
Que li François amèrent si
Comme lor cors , et parut i :
Faramons ot nom ; s'en font roi.
Cil establi primes lor loi ,
Lor batailles et lor juisses^,
Lor costumes et lor francises ,
Ses drois et sa reconuissance.
Cil fu li premiers rois de France.
As siens &isoit si grans Iionors
Que France ot joie à tos ses jors.
A pais vesqiii et sains ahans ;
Si moru plains de jors et d'ans.
Ses fils Lndom fu rots après ,
Et le tînt tros qu'à son dëcès.
Cil n'avoit pas de sens plenté
Ne gaires nule autre bonté :
Por ço se cremoit et doutoit ,
Et en ses cambres se muçoit.
Ses gentils homes moult cremoit ,
De ses rîoece» lor donoit ;
Et si les apeloit parens ,
Qu'il ne li meuscent contebs.
Por ço n'en fist nul justicier , -
Ne ne lor bailloit nul mestier :
Ains aleyoit fils à vilains,
Félons et cruels et ferains,
Qui à contés et à demaines
i5
Faramond,
premier roi.
400
4to
Clodioij.
410
i6 PARTONOPEUS,
Faisoient et hontes et paines:
A ses homes prendoit tos tens,
£t fu lasques vers autres gens ; ^^^
Mais Deus sa gent ensocoru,
Que poi vesqui et tost moru.
M«rovëe. Kois Marovels fu fils Ludon :
Après lui tint la région.
Cil fu fors rois et justiciers j
Verais et dois et droituriers.
Por sa proece et por ses mors
Orent li roi, epprès ses jors,
Marovels lonc tans à somom
Por rameobrance del baron. 44»
chiidéric. Enprès lui ses fils Childeris
Fu fors rois et poesteis :
Mais moult fu plains de félonie;
Mauvais rois fu tote sa vie*
41io?i> I*'. Ses fils Cloevis fu puis rois ,
Rices et sages et cortois :
Celui converti sains Remis,
Ançois qui venist saint Denis.
Cil rois vesqui moult sagement ,
Et se gent maintint francement. 45»
Si ama tant cevalerie
Qu'il guerroia tote sa vie ;
As Sarasins faisoit se guerre ,
Et tenoit grant pais en se terre ;
Mais onques d'autrui cevalier
Ne volt faire son sodoicr;
1
COMTE DE BLOIS. 17
Ne savoit nolui retenir
Qui puis deust de lui partir.
Buens cevaliers d'autres règnes
]Vfandoit, et lor donoit àssés, ^^
Se 's feisoit suens tôt ligenient ,
Et fievott od la soie geat :
Onques cevaliers de sa terre
INTen isci por aillors fief querre.
En son tans s'esvigora France ,
Et déduis d'escu et de lance ,
D'armes, de destriers, de cevals,
Et sorst plentés de bons vasals.
Cascuns de ses homes tenoit
Tôt à mesure , en son endroit. 4^0
Fils à vilain , por nul loier ,
Ne fust jà clers ne cevalier;
Ne gentils hom povres ne vils ,
Por qu'il fust dignes de buens fils,
Gels tenoit il en son consel
S'il trovoit en els bien féel.
Humles et dois ert à se gent ,
Si lor donoit bien et sovent ;
Sains crueltë tenoit justise ,
Si enoroit moult sainte glise, 490
Si amoit moult Deu et cremoit,
Et de lui servir joie avoit ;
Et Deus l'en fist honor si grant
Que rice l'en fist et poissant ,
Et longes vivre et moult valoir,
Et bel morir et Deu avbir.
I.
i8 PABTONOPEUS,
Cil fu bons rois tote sa vie.
Si conquist moult grant segnorie ,
Si inist pais et crestienté
Par trestote sa poesté; 490
Il conquist plus par son aïr
Que ses oirs ne pot maintenir;
Assës perdirent puis si oir
De son conquest par non pooir.
Des Chiereborc dusqu'en Rossie
Faisoit l'on tote se banie ,
Et dusqu en Ardene le grant
Faisoit Ton trestot son commant.
Description Ardano ert moult grans à çel jor ,
Ardennes. ^^ porpreudoit moult en son tor; 500
Car plus duroit dont li convers,
Sains la mervelle des desers,
Que or ne dure tote Ardene ;
Si le volt Deus, ensi ordene. ^
£le est ore molt escillie , •
Et par lius tote herbergie;
Mais à cel jor dont je vos cant
I par avoit de forest tant
Que cil qui erroient par mer
ITi ossoient pas ari ver , 5,0
Por elefans , ne por Uoas y
Ne por guivres, ne por dragons ,
Ne por autres m^rvelles grans
Dont la forés ert formia^s.
Ele estoit hisdouse et ftiée :
COMTE DE BLOIS.
La disme pars n'en ert antëe.
Li paissant i missent mers
De tant con duroit li conTers. .
Ne passoit gaires nus les sains
Qui là reyenist dont mut ains.
Oltre les sains n'a voit convers ,
Chievrels ne dains, bisce ne cers,
Ne beste nule fors maufés
Qui mangoient les esgarés.
Cil Cloevis, cil rices rois,
Ala cacier en Ardenois
Après la feste Sainte-Crois,
Que saingler encraissent de nois ,
De nqis, de glans et de iavine,
Le brost desdaigne et le racine.
A un matinet se leva,
Et od se gent cacier ala :
Muetes de chiens i fait mener ,
Et viautres por prendre saingler.
'9
5ao
CloTÎs va
chasser dans
les Ardenoes.
53o
Un sien neveu avoit li rois :
Cuens fu d'Angiens et cuem de Mois ;
Fils ert Lucrèce sa seror.
Li rois l'amoit de tel amor
Que nis son fil de sa moillier
N'avoit il de nient plus cier.
Il avoit droit , car n'ert hom nés
Qui tant eust en soi beautés,
Et si n'avoit que seul treize ans ;
Si ert solonc ço gens et grans :
Partonopeas
son nevea,
comte de
Blois.
540
Portrait de
Partonopeu,
I
55o
20 PARTONOPEUS ,
Moult ert et pros et coragos ,
Et dois et humles et hontos.
Larges et frans et envoisiës :
Nus nel veoit n'en fust tos liés.
Jà tant n'esgardissiés sa v{e ,
Jà i trovissiés vilonie:
Od ço ert beaus à desmesure;
Nus hom n'ot onques tel figure :
Cevels ot si beaus et si blois ,
Coni il en fust aies à Cois.
Le front ot blanc plus que n'est lis,
Qui de blançor a si grant pris ;
Les sorciols a noirs et voltis ,
Delgies et grailles et traitis ;
Les iols a gros , vairs et rians ,
Bien envoisiés et souprendans ; 560
Bêle face a , blance et rosine ,
Longe et traitice, et clere et fine;
Le nés a droit , bien fait et bel :
N'a*qu'aniender el damoisel.
Bouce a petite, grosse levrete,
Toute alumée , vermellete ;
I^s dens avoit bians et menus.
Moult bien assis et bien veus ;
Basse a le bouce à bien baisier ;
Si a. le col lonc et plenier, 5^^
Basses espaules et bras drois ,
Blances les mains et Ions les dois,
Le pis espés , et gens les flans,
Les hances bases sor les pans.
COMTE DE BLOIS. 21
Et a longe la forceure ,
Le gambe graille par mesure;
Les pies a drois, por voir, petis :
De toutes beautés est parfiz.
Avant el livre ert bien mostrë
Por coi je loc tant se beauté ; 5«o
Car od ço qu'il ot bones mors ,
Li fist se beautés grant socors.
«
Cis en vait cachier od le roi, Ousm de
^^ . . t • • • CIovî». ,
Qui aime lui si comme soi :
Uns vénères siolt un saingler ;
Li liemiers Ten fait aler;
Li sainglers ert bien el quart an.
Assés lor fist le jor ahan ;
Trosqu'al bas vespre lor fui ,
Dont à primes abai soufri. 5^
Partonopeus premiers i vient ,
Et en son poing son espiel tient.
Li sainglers a l'abai ronpu ,
Se li est tost seure coru ,
Et il ens en l'esclot l'asène ;
Li bruns espiols li ret la kène ,
Si Ta ocis devant le roi ,
Qui gi*ant joie en a endroit soi.
Partonopeqs trait son espié ,
Si l'a ters et sus apoié , ^^
Puis sonne son cor et justise ,
Si assiet bien les mos de prise.
Li chien i vienent à grant brui.
22 PARTONOPEUS,
Qui del saingler voellent lor frui ;
Tant fort glatissent al venir
Que tôt en font le bos frémir.
Par lesfrois d'els qui sont venu
Ont un grant saingler esmëu ;
Tuit l'ont acuelli li fol chien.
Partonopeus nel tient à bien , 6io
£t monte tost el chacéor;*
Oster les violt de la folor.
Li rois li dist qu'il ne demort ,
Mais ost les chiens, et s'en retort.
Partonopeus les volt oster;
Mais il n'en pot nul retorner.
Li chien ont le pore acuelli ;
Moult par i corent à bel cri ,
Et il enprent moult grant folie.
Qui por les chiens le roi olblie : 6ao
Quant voit qu'il ne's en puet oster ,
Se's siolt et se's prent à huer.
Il suit le porc , li rois l'atent ,
A cui est vis que trop vient lent.
Partonopels dél roi s'esloingne,
De grant folie s'enbesoigne.
Li pors fuit loing vers le désert :
Li rois l'oie des chiens pert ,
Il a grant péor del enfimt ,
Qui lui est vis qu'il va perdant. 63o
Quant venu sont si compaignon ,
Si lor a conté del guiton.
COMTE DE 3L0IS.
Et lor commande <{u'il trestuit
Le voilent querrè tote nuit.
Cil en font le commant le roi :
Cascuns le vait querre , par foi ;
Tant ont corné que tuit sont las;
Oui caut de ço , nel troevënt pas.
Li sainglers fuit oltre les mers :
Viols est et durs, fors a les ners ;
Vint liues passe bien les sains.
De soi garir n'est mie fains.
23
640
PartonopeUB a tant chaciet
Que son ronci a estanciet ;
Il pert ses chiens, et d'als Toîe
Dont s'aperçut de sa folie.
Descendus est de son roncin ,
Paistre le lait lès le cemin.
Il s'est desos un caisne assis ,
Plore des beaus iols de son vis ; "
A grant mesaise vit li las ,
Car grant froit fait , si a poi dras ;
Grant faim a, si n'a que mangier,
Aine n'en avoit eu dangier.
Si a de soi si grant pëor,
Jà ne cuide véir le jor ;
Il a péor et faim et soi ,
Si a dur lit sains nul argroi ;
Pleure des iols, ne set que faire;
Car n'ert apris de nul mal traire.
Celé nuit a reillié toute ,
Partonopcns
8*ë£are k la
chasse.
65o
i
660
i%'i
•♦»
:.4
PARTONOPEUS,
Qu'aine n'i rn^nga ne n'i but gQUt^,
Et (Jaant il vit l'aube aparoir
De repairier a grant espoir;
Et si tost com il vit le jor
Sa sek mist el chacéor,
Et si s'en cuide aler arière ;
Mais il mesprent moult la carière :
Quant il s'en cuide repairier,
Si ne fine del eslongier.
Il entre en un moult let sentier,
Batu le voit moult et plenier.
Traces i voit de tels manières,
Onques n'a voit véu tant fières,
De serpens et de wivres grans ,
Et de venimos vers volans.
Li enfès a moult grant péor,
Vint liues a erre le jor;
Aine en un liu ne reposa,
Ne aine n'i but ne n'i manga :
Il plore et crie à Deu merci ,
Qui nul des siens aine ne guerpi ,
Qu'il prende de lui garde et cure,
Et destort de maie aventure.
Il pule un tertre contremont ,
Son chacëor forment somont ,
Et de verge et d'esporon ,
Et nel trova faint ne félon ;
Mais las le troeve del errer,
Del^travail et del geuner.
Porquant si l'a il tant hasté
670
680
690
l
s
•
COMTE DE BLOIS. 25
Qu'eq som le tertre 1'» mène :
D'iluec puet il véoir le mer ,
Celé part commence à aler :
Âins qu'à la mer soit parvenus
Est li jors del tôt escorus.
La nuis est soes et série ,
Et la lune s'est esclarcie :
Il vient aval trosqu'al gravier,
Si l'a trové large et plenier. ,^
Une nef i voit arivée , ** "»<>*»*« »'»«'
Tant bêle con se fust faée, enchantée.
Et voit fors Bfoié le pont
Par il on puet monter amont :
Il en prent Deu à mercier ;
Car homes i cuida trover.
Al pié del pont est descendus ,
Si est dusqu'en la nef venus ;
Mais ce l'a forment esfréé
Que nul home n'i a trovë ,
Ne rien nule qui vive soit.
Poise l'ent moult et si à droit;
Il trait sus à soi son ceval ,
Que bestes ne li facent mal ;
Puis en est venus dusqu'al pont ,
Si l'a trait à soi conUpmont.
Or a il aise de dormir
Pieça qu'il n'en ot mais loisir.
Un poi s'acline sor le bort ,
Et en petit d'eure s'endort :
Il ne dort pas , ançois somelle ,
710
720
26 PARTONOPEITS ,
Et or se dort et dont s'évelle ,
£t com il a ses iols overs
Ne voit un point des grans desers :
Eslongiës est dusqu'enmi mer,
Ne cuide jamais ariver.
Il a del tôt terre perdue ,
N'en puet avoir nule véue ;
Il se regarde vers sa nef,
Sigler le voit tôt à plain tref ; ^3»
Le sigle voit, bien Taperçut,
Et li voile sont bien tendut ;
Il n'i a entendu nul ris '
Car li vens siet droit del paîs.
La nés vait tost : li ber est eus ;
Car à mervelle est bons li vens.
Li governaus siet bien et droit ;
La nés s'en va à grant esploit.
Or a Partonopeus péor,
Aine en sa vie n'ot gregnor : ,40
Car sens est , n'a à oui parler ,
Et si est loing en haute mer :
Miols volsist estre en le forest
U tante paine et tant mal trest.
Péors de terre est mioldre assés
Que n'est de n*r, bien le savés:
A terre a mainte garison ,
Mais en la mer n'a se mort non.
Il plore et maine grant dolor,
Tote la nuit, desci al jor; 750
Mais quant li jors est esclarcis
COMTE DE BLOIS. 27
£t li solaus est espanis ,
Qu'il puet véir toi cler le tref ,
Et tôt la toivre de la oef
Dont s'esmervelle del ovraigne;
Car plus soutil ne fait iraigne.
Li très est tos de soie fine;
Onques n'ot tel rois ne roïne :
De soie fu tos li funains;
Moult par le firent sages mains. 76.
Tant s'est délités en la nef
Qu'il l'en ert auques plus soef.
* •
La nés sigle dusqu'à la nuit,
Plus tost que cers lévriers ne fuit,
Et quant li jors est déclinés ,
Li enfès voit moult grans clartés ,
Et quant la nuis est plus oscure,
De tant est la clartés plus pure.
La nés en vait droit celé part
Con s'on le conduisist par art. ,,.
C'est une vile et uns casteaus
Qui moult est buens et moult est beaus.
Sos le castel la nés arive ;
Partonopeus n'i voit rien vive,
Porquant son pont a fors jeté ,
Son chacéor en a mené :
Li roncis est magres et las ,
Crupe ot aguë et les flans bas ;
Magre sont andui de mesaise,
Encor n'ont gaires qui lor plaise. ^%o
790
28 PARTONOPEUS ,
DeacriDdon Quaat Partonopeus est montés
de la TUle où , ,
aiTîTe Peuros est et trespenses;
oDopeas. N'est mervelie s'il est pensis ,
Ne seit ii est, n'en quel paîs.
Il voit sa nef molt mervellose ;
Aine rien ne vit tant préciose ,
Et voit les murs'âe la cité
Qui contre ciel douent clarté :
A mervelie sont droit et haut,
£t nule beautés ne lor faut ;
filans est li marbres dont il sont ,
Et vermel aval et amont;
Tôt à eschiekier par quareaus ,
Et tôt li mur trosqu'es creteaus.
Li cretel sont moult bien assis ,
De marbre vert , vermel et bis :
Là veissiés tant bêle entaille,
N'a nule el monde qui miols vaille.
Defors le mur est li graviers
Et grans et larges et pleniers. g^^
Li pors est teus desor le mur
Que bien mil nés tôt à séur
I puent estre et séjorner :
Jà mar se movront por la mer.
Defors le mur tôt environ ,
N'en a ne bordel ne maison.
Tant voit li enfès grans beautés
Que moult cuide estre mesalés,
Et cuide que soit faérie
-•*
COMTE DE BLOIS. 29
Quanqu'il i voit de manandie ; «.o
Porquant si se porpense en soi
Qu'il ne doit avoir nul esfroi
Quant il n'i voit rien se bien non ;
Si a de ço droit et raison :
De ceste raison se conforte.
Si vient errant droit à le porte ;
Desor le porte ot une tor
Qui deux cens toises ot an tor,
Et sept vins toises a de haut :
Celé ne crient engien n'asaut; «,0
De liois est blanc com yvoire ,
Ovré menu d'oevre triforie.
Li enfès entre en le cité,
De ricoise i voit grant plenté.
Il est entrés en une rue
Qui de tais est et nete et nue :
De tai n'i puet avoir nient ,
Car tote est faite à pavement ;
Et quant onques plus i plovra,
Li pavemens plus clcrs sera.
Li palais sont trestot d'un grant :
Aine n'avoit véu de teus tant.
Il sont trestot de- marbre fin ;
Li un sont bis , l'autre sanguin ,
Li un sont pers , li autre ver :
Qui dedens est ne crient iver.
Li un sont blanc , li autre noir.
Moult furent fait par grant savoir,
Et trestuit sont covert enson
83o
S
:»
8So
3o PARTtWOPEUS,
De tuiles paiates et de pion : 14»
Sor les pumeaus sont H lion ,
Et H aiglet et li dragon.
Et ymages dTautre figure
Qui samblent vives par nature ,
Toutes co vertes de fin or ;
Par grant savoir le fisent Mor.
Li estage del palais toit
Qui luisent contre nûemtit
Devers la me sont tome ,
Et sont d'or musiîke aomë.
Là vëissîéa entaîUëures
D'or et d'argent covertes pure&
Là veriés les élémens ,
Et ciel et terre, et mer et vens,
Soleil et lune , et ans et jors.
Et les croisans et les décors ,
Les estoires del tans antis ,
Et les guerres et les estris :
Ne vos voel plus loer le rue
Que nel tenissiës à fiilue ;
Mais nus ne set tant de fiivele
Qui par desist com ele est bêle ,
Et <{uant mirés toutes les mes
Por alées et por véues ,
La mellor n'en saurës eslire,
Ne ne saurés li quels est pire.
Ne cherriés por nule rien
La mervelle ne le grant
Que de ceste cité vos cant ;
860
COMTE DE RLOÏS. 3i
Mais vos le cherrés çà avaut 9^.
Quant vos orés par quel vertu ,
Comment ala et comment fu.
Li enfès a tôt esgardé y
En paradis cuide estre entré ;
Âuques a joie^aucfues dolor;
Car od sa joie a grant péor :
Il a joie de la beauté ,
Et de la mervelle a pensé ,
Et quanqu'il onques a véu
A por &nt6sme tôt tenu. $$0
Il ert bien eure de coucier :
Crans talens li prent de mangier,
Et fains et sois tant le damage
QuHl en olbKe le musage ;
Il voit les grans huis del palais
Trestos overs ester en pais ,
Et voit Us gran$ fus alumés j
Et de gros cierges grans plentés,
Et tables mises , et doubliers ,
Couteaus , salières et cuUers y g^
Coupes y henas et escueles
D'or et d'argent , bernes et bêles ,
Et pain et vin et car assés ,
Et de grans biens larges plentés ;
Mais tôt li samble cose huij$dive
Quant il n'i voit rien nule vive :
Nus n'i mangue , nus n'i sert :
Tant s'esbahist quie tôt s'espert.
N'i a empereors ne rois ,
32
i
Entrée de
Partonopens
an palaû.
PARTONOPEUS,
Clers ne cevaliers ne borjois ;
N'i a dancie ne damoisele ,
Ne harpe oie , ne vîele :
Nus n'i noi^ ne n'i tabore
Com en tel liu et à tel ore«
Tant s'est li enfts mervelliës
Qui cuide moult estre engeniës ;
Tant s'esbahist , tant s'esmervelle ,
Qu'il ne set s'il dort u il velle,
Ne il ne set se ço est songe ,
Se ço est voirs u c'est mençonge;
Et ne porquant fains le destraint ,
Et moult l'angoisse et moult le vaint.
Grant plentë voit de bel mangier,
Avoir le puet tôt sains dangier;
Mais s'il i voit viande u osme ,
Tôt tient à songe et à fantosme;
Et ne porquant si cuide bi^ ,
S'il i mangue aucune rien,
Que de sa grant faim aura pès.
Que qu'il onques l'en viegne après.
En un palais en est entrés ,
Et dedens l'uis est arestés.
Et parmi tote sa de^rece
Li vint uns pensers de noblece ,
Qu'il est plus bel et miols assés,
Se il estre i doit enganés,
Que el cief de tote la cite ,
Et el palais plus haut levé,
El principel et el plus mestre
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GOHm DE BLOIS. 33
Soit engenîés , s'il le àbit estre. ^so
Le cief torna del chacéor ,
En le grant rue fait retor ,
Et vait amont vers le castel.
En tôt le siècle n'a plus bel :
Grans fosés i a , mui$ bien haus
Qui ne criement engiens n'asaus;
Les portes a trovë overtes.
Deux tors i a hautes acertes :
Les portes en puet l'on desfendre :*
] Rois n'emperere ne's puet' prendre. 940
Il est eus el castel entrés,
De ricoise i voit grans plentés.
Une tor a ens el castel
De marbre poli tôt novel.
Li casteaus est fais à compas,
Et ne siet trop haut ne trop bas.
La tors est enmi liu enclose ^
Aine hom ne vit plus bêle cose.
Li casteaus environ le tor
Une grant liue dure entor : gso
Dedens a molins et viviers ,
Et grans gardins et beaus erbiers,
Et mil palais tôt environ
Que tienent et conte et baron.
Un palais i a principel ,
\ En tôt le siècle n'en a tel:
Car tant est Ions , larges et beaus ,
Que cil a moult de ses aviaus
I.
34 PARTONOPEUS,
Qu'il puet esgarder à loisir,
Et cil duel cui n'estuet partir. ^so
Cel vait querant Partonopeus,
Et dusque là le conduist Deus.
Il est descendus as degrés,
S'en est sus el palais montés :
Là vit grant feu de busce ;5èche ,
Qui de fumée n'en a teche ,
Et tables mises, grans et hautes :
De mes n'i a dangier ne fautes;
Il n'i voit nule rien faillir
Dont l'on doie bon roi servir ; ^^o
^ Mais n'i voit nule rien vivant ,
De ce s'esmaie, et ne porquant
Por sa grant faim vait li mescins
A Fève laver as bacins.
Festin dans ^^ baciu sout audui d'or fin :
îninnt Empior coupes met on vin.
L'uns reçoit l'ève , l'autres verse ,
Ni troeve nule rien perverse ,
Nis la toaille i voit venir
Aprestée de lui servir, ^g.
Et il reçoit tôt le servise ;
Mais ne porquant gaires nel prise :
Car quanqu'il voit , tôt tient à fable
Et à ovraigne de diable.
Quant essuies a ses mains ,
Si ne fait mie que vilains ,
El plus haut liu del dois s'asiet
99«»
lOOO
COMTE DE BLOIS. 35
Con sagement qu'il s'en reliet ,
Que s'il doit estre desconfîs ,
Qu'el plus bel liu soit escarnis.
De princes est nés et de rois ,
Bien doit aseir à haut dois.
11 a trové moult beaus mangiers :
Si en mangue volentiers :
Il mangue à moult grant vigor ,
La fains i met bone savor;
Et quant d'un mes a auques pris,
Cil est oàtés et autres mis ,
Et quant on a son mes osté,
Trestot li autre en sont porte
Qui sont parmi le sale aval ;
Mais il n'I voit nul senescal ,
Ne nul servant , ne nul vaslet ,
Ne seit qui's oste ne qui's met ,
Et quant li siens mes est assis,
Sempres sont tuit li autre mis.
Toutes les tables sont assises ;
Grans et pleniers est H servises ;
Car bien trois mile cevalier
I puent séir al mangier.
Moult durent li mes à venir;
Et moult vîenent à bel loisir.
Li escançon missent le vin
En coupes , en henas d'or fin :
Al maistre dois li escaùçon
Ne missent boivre s'en or non ;
Fors qu'en le coupe al damoisel
lOSO
36 PARTONOPEUS ,
N'a or, ne argent, ne noei;
Car ele est tote d'un safir.
Entosche i perdroit son aîr.
Li safîrs est auques porprins,
Auques oscurs , et si est fins.
Se nus en boit entosche frois,
Saciés jà ne l'en ert sordois.
Li covercles est d'un rubi
Qui à le coupe se joint si :
Un escarboncle a el pumel
Qui el rubi siet bien et bel ;
N'en puet partir, tant est bien joins ;
Sa clarté jeté et près et loins , ,o3o
Que jà, se por ricoise non,
N'estuet candoile en le maison.
Partonopeus d'icele boit :
Moult i entent quant 11 le voit ,
Et par le coupe li est vis
Qu'il est moult ricement assis.
Or puet mangier séurement ;
Car n'i a point d'encroûtement.
Car nus hom de mangier n'encroûte
Qui de la coupe boive goûte. ,040
Quant li mes laissent à venir ,
Et li bacin vienent servir
Qui l'aiguë versent et recuellent ,
Et font samblant que bien le vuellent ,
La blance toaille i est preste ,
Et sains demande et sains requeste ;
COMTE DE BLOIS. 87
Après laver vieneat erbë ,
Et li piument et H claré :
Napes s'en vont, descendent tables.
Li enfès crient moult que diables .«so
Li aient fait cest bel samblant
Por lui del tôt traïr avant.
Li enfès s'est al fu assis ^
A endormir n'a gaires mis :
Il somelle tôt en sëant ,
Pieçà n'pt mais de loisir tant,
Et quant il se r'est esclemis
Seit que mestier li aroit lis :
Vers l'uis de le cambre est aies , Le prince Ta
T?^ .- j • I / se coocher.
Et voit deux cierges alumés ,060
Qui vers le cambre vont adès ;
Saigne soi bien, et vait après.
Li cierge errant vont à im lit ,
Onques nus hom nul tel ne vit y
Ne si bel , ne si atome ,
Ne de si ciers dras aorné :
Ne vos vuel des dras aconter,
Trop demorroie à els loer.
Kiute i a bone et linciols chiers ,
Rices velous et orelliers :
Bien est orlés li covertors
De peaus de bex entor es ors ;
C'est une peaus qui moult miols iolt
Que nule espisce oloir ne siolt;
La beste qui porte est blance ,
Plus que n'est nois novele en brance.
xo7«
38 PARTONOPEUS,
A toute rien est debonaire,
Fors qu'à serpens siut moult mal faire :
Serpens ocit, de ce se pest;
Jà n'ert si grans qu'ele nel plest. ,o8e
Li covertors vint d'Alixandre :
Si est dedens de salemandre
Qui hors de feu ne seit garir,
Ne fus ne puet son poil bruir.
Devant le lit gist uns tapis
Qui est de plumes de fenis.
Li drap del lit sont rlce assés
Quant li tapis est si ovrés.
Une chaière a près del lit ,
Dont li pecol sont dW bien cuit. ,090
Li enfès vient à le chaière,
U il s'asiet tôt sains proière ,
Et li dui cierge s^en revont
Arière el palais dont il sont ;
Car en le cambre en remaint tant
Qu'ele en resamble tote ardant :
Là cambre est de marbre porfire.
Nus clers ne vos poroit descrire
Ne le matire ne Fovraingne :
Qui celi voit soef se baigne ,
De li vëoir est grans dëlis ,
Et de maindre ens est grans profis ;
Car nus hom n'ert jà tant iriës
S'auques i est ne soit haitiës.
Partonopeus est jus clinés
Oster^ses esporons dorés :
IIOO
XIIO
COMTE DE BLOIS. 89
Sa gambe liève , et on li trait ;
Mais il ne Beit comment ce vait.
Despoille soi , si entre el lit.
Moult est couciës à grant délit.
Et pas nel laisse por péor
Ne traie à soi le covertor;
Mais quant Ta trait vers ses orelles ,
Cierges estingnent et cannelles :
La cambre devient moult oscure.
Li enfès point ne s'asëure ,
ITa nul talent de somellier:
Pëors l'atome al vellier.
Or crient moult que jà viegne Tore
Que vif maufé li corent sore.
II20
Atant une arme vint al lit , Sarprise
. noctarae.
Pas por pas , petit et petit ;
Mais il ne set que ce puet estre :
Or volsist miols qu'il fust à nestre.
A une part se traist del lit ,
Defors soi en laisse petit.
Il crient que ce ne soit maufés ,
Et dist que mal eure fu nës;
Mais ce est une damotsele,
Quels qu'ele soit , u laide , u bêle : „)o
Le covertor sosliève atant,
Si va gésir joste l'enfant ;
Mais el ne set mot que i soit :
Car el nel ot ne ne li voit ,
N'encore ne l'a pas sentu ,
».
t
^j
4o
PARTONOPEUS,
Et cil s'est moult en pais tenu;
En pais se sont gëu grant pose.
Il le crient tant que parler n'ose.
La damoisele atant s'estent j
Et de son pié le tousel sent ,
Et quant l'a sentu si tressant ,
Et s'escria à vois moult haut :
« Conmientl fait-ele , qui es-tu ?
Qui t'a en mdn lit^batu ?
Iço que est, Virgen^ Mafie ?
Qui est ici ? suis jo traie ?.
Et tu qui i es 9 va ,'fole riens ,
Cis roiames est trestos miens :
Comment ossas, sains mon congié.
En ma cite mètre ton pië ,
En la cité ne el castel ,
Sains mon congié, sains mon apel.
Et em mon lit en sor que tout?
Certes j'en sui marie moût. »
1140
ziSo
Entretien
de la dame et
du comte de
Blois.
Li enfès a péor de soi ;
Mais celi tqlt auques l'esfroi
Qu'il ot nomer sainte Marie :
Cor set que maufés n'est ce mie ,
Et que c'est dame u damoisele,
Et cuide bien que moult est bêle :
Moult li est vis que bel parole ,
A paine lait que nel acole ;
Mais il s'en estpor ço tenus,
Qu'il i cuide estre mal venus.
■160
i
COMTE DE BLOIS. 4i
« Dame, fait-il , por Deu merci ,
■
A grant ahan sui venus ci ;
I Car en Ârdene , es grans deser ,
Ai griës ahans et durs sofers ,
Quant entrai en le bêle nef
I Qui çà m'a conduit à plain tref : „,o
Puis vinc parmi ceste cité
Gui vos clamés en ireté :
Aine tant n't soi aler querant
Que g'i trovaisce rien vivant ;
ITonques dusque ci en cest lit
ITi trovai de rien contredit.
Ne à cui demander congié ,
Quant jo de rien n'i trovai vie.
Dame, por Deu, vos cri merci :
Mors sui se me jetés de ci. „io
Dame , ù irai quant jo n'i voi ?
Por Deu , aies merci de moi.
Dame , ne sai quel part aler
Se de ci me &ites lever.
Dame , ci sui vostre caitis :
Par vos serai u mors u vis.
— Sire j fait-ele , aies eut tost ,
Car jo n'ai soing de vostre acost :
De vostre gré vos en aies ,
U à force en serés jetés ,
Et s'aurés moult grans marimens
Que n'i sui seule ne sains gens.
— Dame , fait-il , droit ne raison
N'ai en cest lit , se par vos non j
1190
42 PARTONOPEUS ,
Ne jo n'i claim ne droit ne fié ,
Fors seulement vostre congié :
En Yostre francise ai espoir
De seul anuit ci remanoir.
— Sire j fait-ele , bien savës
De faintise parler assës :
Quanque vos dites est faintise ;
Mais rien ne valt ceste cointise :
A force cuidiés estre el lit ;
Mais dont sai jo d'engien petit ?
Se vos estes nobles et fiers ,
Tai près de ci teus cevaliers
Qui jà bientost, se jo le voel ,
Vos abatront icest orguel.
— Dame , dist-il , pas ne me faing ,
ITen moi n'a orguel ne desdaing;
Ne que que facent cevalier.
De ci ne me puis eslongier.
Se g'i dévoie ore estre pris.
Les menbres perdre u e|^e ocis :
Ne sauroie quel part aler,
Ne nés à vostre huis assener.
— Sire , fait-ele y levés sus ;
Je vos conduirai trosqu à Tuis ,
Puis vos donrai seur conduit
Qui bien vos menra tote nuit.
Rien ne vos valt ceste ocoison ,
Ni remanrés en ma maison.
Tos en irés , ço est la fins ,
U trais en serés à roncis.
laoo
saio
laao
i
œHTE DE BLOIS. 43
— Dame , fait-il , n'en irai pas :
N'en puis aler, que trop sui las ;
C'en est la fins , n'en puis partir ;
Faire poés vostre plaisir
De moi detraire u de trencier ,
Del tôt sui en vostre dangier. ,,30
Tôt ligement tous doins mon cors
A laissier ci u geter fors ,
£t vos doins bonement congié
De moi ocire sains pechié,
U de moi faire oster de ci
Se n'en voles avoir merci. »
Atant s'est li danseaus tëus ,
Et s'est del tôt en pais tenus.
En taisant atent son martire,
A cief de pièce si sospire, ,^0
Parfont sospire et gient après
Bas et soef , et gist en pès.
Quant la dame ot le lonc sospir, AttendrûM-
Li cuers h conmence a frémir: ciense mcrd.
Del enfimt a moult grant pitië
Qu'ele a tant fort contralié ;
Por poi ne li crie merci
De ço qu'à tort l'avoit laidi :
A caudes larmies, tenrement,
Plore et sospire , et s'en repent. .^so
El &it que dame, et si fait bien;
Car SOS ciel n'a si france rien
Com est dame qui violt amer,
44 PARTONOPEUS ,
Quant Deus la violt à ço torner :
Deus totes dames beneie ,
Et face amer sans vilonie ,
Et à cascun une en ajort
Qu'à nul autre home ne s'amort.
Iceste dame dont vos cant ,
'Soef et doucement plorant, ,,6o
Lés le vaslet gisoit à destre :
Or s'est tomée sor senestre.
Li enfès gist grant pièce en pais,
Et crient que nel tiegne à malvais ,
Quant ele s'est en pais tenue ,
Se il vers li ne se remué.
Vers li se traist, et mist se main
Sor son costé , soef et plain :
Tant l'a trovë plain et craset
Por poi que trestos n'en remet; ,,70
Tant l'a soef et cras trové
Que tôt en a le sens torblë.
Quant la dame a se main sentue ,
Od repen taille le remue ;
Tôt soavet en estraignant
L'a reboutée sor l'enfant ,
Vers lui se torne , et dist : « Laissiés ;
Grans folie est que vos caciés. »
Li enfès auques s'en vergonde ,
Ne desist mot por rien del monde ; ,,80
Mais tos taisans et tos enbrons
S'estent lès li tant Com est Ions :
Coardement r'a se main mise
I>
COMTE DE BLOIS. 45
Vers le bêle qui le justise.
La France Ta soufert en pais ,
£t il s'en traist un poi plus près ,
Et el li dist : « Laissiës , ostés » ;
Et il l'estrainst par les costés ,
Etelefermsesgambeslace,
Et il estroit à soi Tenbrace. ,,90
(c Mar le faites , dist-ele , sire » ;
Et il vers soi le trait et tire.
« Ne faites , sire » , &it la bêle ;
Et il vers li tot.s'achantele.
(K Laissiës, sire, fait-ele, ester.... »
Il entent as génois sevrer.
a Or est anuis , fait-ele, acertes. »
Il li a les cuisses overtcs,
Et quant les soies i a mises,
Les flors del pucelage a prises. .300
Flors i dona et flors i prist ;
Car aine mais tel déduit ne fist ,
Nel n'ot sofert , ne il n'ot fait ,
Onques encor rien d'itel plait.
Trestot le soefre en pais la lasse :
S'ele rien dist, c'est à vois basse.
Li cuers li muet moult et voleté.
<c Lasse, fait-el, tantsui feblete;
Se force eusce , par mes lois ,
Jà vos froissasce tos ces dois; ,31.
Mais bien sentes que fëble sui ,
Por ço me faites cest anui :
Or avës fait tos vos talens ,
46
PARTONOPEUS ,
Est-ce vos nus amendemens ?
— Od il , dame , fait-il , si grans ,
Qu'à tos jors en serai joians.
— Par Deu, fait-ele, nel croi pas;
Car vos gens savës tant de gas
Que quant vos avës fait vos fës
Al départir nos en gabës ;
Mais jo n'en dôi estre gabée
Se jo de vos sui alumëe,
N'a moi n'en doit nus mais venir
Se jo ai fait vostre plaisir ;
Nel m'atomés pas à folie
Se je sui à vos otroîe ,
Ne por ço se tost sui vencue ,
N'en doi estre pas viols tenue ,
Et si vos dirai bien por coi :
Or entendes 9 amis, à moi.
i3ao
i33o
La dame se
fait connoi-
tre, et impoae
des condi-
tion* an
prince ton
amant.
a Jo sui de terre rice assés;
Car vint rois ai de moi casés ,
Et deux cens contes et vint dus,
Et princes et demaines plus :
Les cevaliers ne sai conter ,
Qu'à droit ne's poroit nus esmer.
Tote Besance est mes empires ;
Vos en serés.et rois et sires
Se mon consel volés tenir y
Qui legiers vos ert à soufrir.
Trestot mi roi et tôt mi conte,
Et prince et demaine et visconte,
i34o
Il
COMTE DE BLOIS. 47
Volrent que fiiisce mariée,
Et fisent ci lor assamblée :
En ce fu lor consaus assis,
Que jo presisce à mon avis
Segnor por bontés et por mors,
Non por grans 6és ne por honors ;
Car rice sui jo trop de fiés ,
Ne doi vendre mes amistiés. .350
Et quant il Torent sor moi mis ,
Mes espies par tôt tremis ,
Et en France noméement ,
U Deus a mis tant bone gent :
Quant orent soufert lor ahan ,
Et revinrent al cief del an ,
De maint bel home i vint novelç,
Et mainte bone et mainte bêle :
Mais cil qui vinrent devars vos ,
De tos furent li plus joios , ,36»
Et disent qu'avoient trové
Un enfant de petit aé ,
Fil de la nièce Maroveus,
Et avoit non Par^onopeus :
De vos disent tantes bontés ,
Tant buenes mors, tantea beautés,
Et ensement la gentelise.
Que sempres fui de vos souprise.
Ci me mis en mer à cest port ,
Si arivai droit al Troisport : ,3,,
C'est uns havenes de Normendie ;
Puis vinc en France le garnie.
48 PARTONOPEUS ,
Là vos vi jo devant le i*oi ,
Qui vos ainoît si comme soi :
Li rois sovent à vos juoit ,
Et tos si écles vos i amoit.
Là vos vi primes , beaus amis ,
Et i demorai quinze dis.
D'iluec m'en ving, et fis après
Que li rois vint en Albigés. ,380
Par mon engien fu que li rois
Âla chacier eh Ardenois :
Par moi sivistes le saingler
Qui vos amena vers la mer :
Là vos fis amener la nef
Qui çà vos a conduist soef.
Tote ceste oevre fis jo si
C'on ne m'i vit ne ne m'oî ,
Desdont dusqu'or me sui tenUe
Si c'onques puis ne fui vëue. .3^
Por cel vos di jo , beaus dois sire ,
Que ne devés cuidier ne dire
Que jo me soie trop hastëe
Se or me sui à vos livrée ,
Ne ne m'en tenés à legière
Se tost ai fait vostre proière.
Quant vos prismes ci arivastes ,
Et en ceste cite entrastes ,
Guidai qu'en aucun des palais
Vos herbergissiés tôt en pais : ,400
Là vos eusce fait servir,
Et moult ennorer et cierir ,
'^;
COMTE DE BLOIS.
Tant que par coDsel del concile
Qui fu tenus en ceste vile
De vos feisce mou segnor,
Et vos livraîsce ceste honor.
En un palais vos vi entrer,
Aine n'i deignastes aréster,
Et quant vos volsistes dormir,
En cest lit venistes gésir :
C'est li miens lis ù jo me gis.
Ci vos ai trové , beaus amis;
Se g'i ai fait vostre plaisir
Nel me devés à mal tenir.
49
i4to
I.
—•Dame, fait-il, vostre merci
De quanque vos acontés ci ;
Car je sai or bien que c'est voir,
Et qu'en vos a moult grant savoir,
Quant si savés tote ma vie ,
Et quanqu'ai fait, sens et folie;
Mais de la joie de cest lit ,
Qui encor a duré petit y
Vos renc grans grâces et grans grës,
Et vos en aim de plus assës ,
Et m aurës moult de plus à dru
De ço que'l m'avës consentu :
Ne vos en tieng pas à legière,
Ains vos en ai de moult plus cière.
Et c'est ia riens ù plus me fi
Que vos me tc^ës à ami ;
Car or yos ai tant enamëe,
4
i4ao
i43o
5o PARTONOPEUS ,
Tote autre rien ai olbliée :
Avis m'est que je fac moult bien
Qu'aine ne senti tant douce rien;
Après ço c'or vos ai sentue ,
Vos voiroie avoir véue.
— Beaus dois amis, la dame dit,
De moi ferés vostre délit ,
Cascune nuit, tôt à loisir,
* Me pores avoir et sentir ; ,44^
Mais ne voiroie estre véue
Desci que Teure soit venue
Que j'ai misse à cels de m'onor
De prendre par lor los segnor.
Et n'a que deux ans et demi
Trosqu'à celé eure que vos di.
Vos en aurés moult bel soufrir,
Parler et juer et sentir :
Assës aurés chiens et oiseaus ,
Murs et cevals rices et beaus ,
Fores plenteives,. rivières
Buenes et bêles et plenières ;
Pailes, siglatons et cendaus,
Dras rices et emperiaus ;
Pain et vin et car et poisson ,
Tôt à plenté et à fuison ,
Et buene vile et bel castel ,
Et bon lit et soef et bel ,
Et moi aurés cascune nuit
Por acomplir l'autre déduit ;
Mais n'aurés home en compaignie ,
i45o
1460
7
COMTE DE BLOIS.
Ne feme , fors moi vostre amie :
ITome ne femè ne verés , •
Ne à nolui ne parlerës
Desci que li jors soit venus
Et li conciles ert tenus,
Dont verés et orés la gent ,
Et il veront vos ensement;
Trosqu'à cel jor el foire n'os,
Mais dont ferai tant que par ios
Et par consel de tos mes rois
M'aura Partonopeus de Blois.
Trosqu'adont m'aies espousée
Ert entre nos l'amors privée ;
Adont serai jo vostre espose.
Ne m'en tenés à anuiosse
Se li termes est issi grans ;
Car ensi est li covenans
De moi à tos cels de m'onor
Que je doi dont prendre segnor.
Li termes lor est ennuios ;
Mais je l'ai foit, amis, por vos :
Por ço que pensoie à vos prendre
Les ai fait tant lopges atendré;
Car dont ert li termes pleniers
Que pores estre cevaliers.
Et dont à primes , à honor,
Vos porai eslire à segnor.
Ço ne lor seroit lyn ne bel
Qu'offrise à pi^ndre un tousel;
Mais ore quant venra li jors
5i
m
1470
i48u
1490
\ 'M
^
- »4
£».
52 PARTONOPEUS,
M'ert grans noblece et grans honors
Que je vos puisse as miens mostrer,
Qu en vos n'aura que refuser ;
Car cevaliers eslis serës ,
Et sai très bien, jà n'i faurës,
Et plus beaas que n'est riens el monde;
Qar toute beautés yos abonde ,
Et tant avës de gentelise ,
Jà ne lairai ne vos esiise ; ,500
Car vos estes del sanc Hector ,
Qui aine n'ama argent ne or,
Ne rien fors seul cevalerie :
Por ce voel estre vostre amie ;
Car jà li sans ne mentira ,
Mais nature tostans fera ;
Ne souferra la gentillece
Que jà faciës rien fors noblece.
Por ço me met del tôt en vos,
Et sai que serés angoissos ,5,0
De moi véoir ains qM'il soit lius :
Défense de Mais cc ne serpit mie gius ;
chercher à -, ^ ^ - • /
voir la dame. Car sc VOS tant porcacisiés
Que par engien me veissiés
Ains que me volsisce mostrer,
Tornëe seroie al plorer ,
Et plus seroie mal baillie
C'autre caitive et plus honie.
Por ço sor tote riei^vos pri
Que vos aies de moi mSrci , ,5>o
Que par vos ne soit engiens quis
/
COMTE DE BLOIS. 53
Par coi vos me voies él vis,
Desci là que viegne li jors
Que de moi véoir soit honors.
Beaus amis , li terknes est briés,
Et li sbufrirs en est moult griés ,
Porquant ne doit de bien joïr
Qui de mal nd puet deservir;
Mais je sai bien que vos cçemës
Que jo ne soie aucuns maufés ,s3o
Qui tant vos face par losenge
Qu'en aucun mal pechié vos prenge
Por faire vostre arme périr;
Mais ne vos voel de ce servir.
Je croi en Deu le Fil Marie,
Qui nos raienst de mort à vie ,
Et por lui pri que vos m'amés ;
Se por el faire nel volés ,
Rien ne m'orés dire ne faire
Qui onques li soit à contraire :
Tos ses conmandemens tenés ,
Par tant serés de moi amés ;
Se contre Jhesu faites rien ,
Jà puis ne serés de moi bieù/
Jhesus est ma mors et ma vie :
Il a del tôt le ségnorie ;
Il fist le ciel et le solel ,
Et mer et terre , et fu. vermel ,
Et l'air et toté créature ,
Et tôte rien en sa figure.
i54o
iSSo
54 PARTONOPEUS, ^
— Dame, fait-il , bien sai et sent
Que vos m'amés moult loialment ,
Et moult m'est bel que sai de voir
Que Deu amés de tôt pooir.
Par tant sui je seurs de vos
Que jamais n'en serai doutos;
Mais vos me faites un d^sfens
Que ne vos voie dusqu al tens
Qu'en avés à vostre gent mis,
Et jo tôt ensi vos plevis. ,560
— N'en prenc^ fait-el'e, vostre foi;
Mais aies si merci de moi
Que jo n'en soie pas honie ,
Et vostre honors soit essaucie. »
Atant s'endort li damcHseaus.
La dame a moult de ses aveaus :
Baise li iols , et bouce et face ,
Et moult estroit vers soi Tenbrace ;
Baise lui iols , et bouce et vis ,
Ne demande altre paradis. ,5^^
Moult sovent l'esvellast , je quit ,
Por avoir de lui son déduit ;
Mais tant le sent atravellië ,
NeF puet esvellier de pitié.
Et quant il vient al ajorner,
Que li solatis fait le jor cler ,
Et li enf&s est esperis,
Ens en son lit est tressallis ;
Car onques en tôt son aé
N'avoit veu si grant beauté ,550
r COMTE DE BLOIS. 55
Con en le cambre ii il se gîst ,
Et de le beauté s'esbabist.
Grant joie en a con avoir doit ;
Mais n'ot s'amie ne ne voit.
Et quant il volt ses dras vestir ,
Dont il a ore bel loisir,
ITi a mie les siens trovés ;
Ains i trova ipellors assés,
Et bien tailliés à se mesure :
II eii prent grant garde et grant cure ; ,590
Et quant il est très bien vestus ,
Del rice lit s'en est issus,
Et s'est cauciés plus ricement
Qu'il aine ne fu et autrement.
L'aiguë li douent li bacin,
Qui sont d'or quit , esmeré fin ,
Et la toaile après i vient;
Mais il ne voit qui la li tient.
Puis est ens el palais entrés,
U li disners est aprestés , .««o
Et beaus et rices et cortois ;
Et il se vait seir al dois,
Et il i est servis moult bien ;
Mais n'i voit nule vive rien.
Après disner s'en va manois
Vers les degrés del grant palois ;
Mais son ronci n'i troeve pas
Qu'il i laissa et magre et las;
Mais un ceval i a trové ,
Et bel et bon et sejomé ; ,«,0
«
56 PARTONOPEUS,
Mais tant est noirs qu'il le soscient ,
Et à maie cose le tient ,
Et ne porquant si est montes ,
Et vers le tor en est aies.
DewripUon Uuec descent, entre en la tor :
^^' Aine hom ne vit nule mcllor,
Et quant est venus as creteaus,
Qu'il troeve si bons et si beaus,
Esgarde vers solel levant ,
Et voit la mer qui dure tant ,610
Que nus n'en puet véir le fin.
Par là li pâlie alixandrin
Yienent et li bon siglaton ,
Li muelekin et li mangon ,
Li esprevier et li ostor,
Et li buen ceval coreor,
Et li poivres et li comins ,
Et li encens alixandi*ins ,
Li gerofles, li garingaus,
Les miecines contre tos maus. ,53^
Quanqu'a el siècle precios,
Et bon et bel et mervellos ,
A la cité vient par la mer,
Et tôt siolt iluec ariver.
Cel sens a longes esgardé ,
Puis en vient à l'autre costé
De la tor qui est vers midi ;
Gelé part esgarde autresi :
De cele part sont li vergier
As citeains plus d'un millier, ^^^^
i65o
COMTE DE BLOIS: ' §7
Et voit les vignes sor le mer,
Tant en loing et en lé durer
Que rien n'i voit se vignes non.
Puis en vient al tierc quarteron :
Y Là voit les cans amples et lés ,
Bien gaaigniës et bien semés ;
Ce li est vis que tant en voit
Qu'à un roiame assés seroit.
Al quart costé s'en est venus :
Iluec s'est longement tenus ;
Moult i a veu grans beautés;
Je's vos dirai : or m'escQUtés.
De celé part ciet Oire en mer,
U les grans nés suelent entrer;
Defors le mur aval en vient
Grans trente toises, biei^le tient.
Li pons est deseur l'ève beaus,
Bien entailliés, tos à creneaus.
Al tief del pont, devers le pré ,
Voit un moult bel castel fremé
Qui tant est larges et pleniers ,
Moult i puet avoir cevaliers,
Et tant a edefiemens
Que moult i puet avoir grans gens;
Loncpar desor la mer li pré
Durent deux grans Hues de lé
Et dix liues durent de lonc.
Puis est la grans forés «olonc.
Dont li bos est et haus et beaus ,
1660
\
58 PARTONOPEIJS ,
Et plains de bestes et d'oiseaus : ^^^o
Si ot esperviers et ostors ,
Et de faucons i a pluîsiQrs,
Dont H ostoir sont tôt gruier ,
Et li faucon bon haironnier.
Li enfès a tôt regarde :
Grant mervelle li a samblé.
Moult tient à rice le pais ,
Et le castel à bien assis.
En esgarder a son déduit
Trestot cel jor dusqu'à le nuit , ,680
Et dont par les degrés avale ,
Et vient errant droit en le sale,
Et a laissié son uoir destrier
Al pié des degrés estraier.
Puis en vient amont el palois ,
U li fus art devant le dois ;
Tôt solonc s'aise se contient ,
Et tôt à son voloir li vient ,
Quanqu'il demande et désire.
Riens nule ne l'en est à dire , ,^
Ne riens ne li faut , seul itant
Qu'il n'i voit nule rien vivant.
Quant il est bien al dois servis ,
Al fu s'asiet sor beaus tapis , >
Sor orelliers de siglaton ,
Tos séurs com en se maison :
Et quant il volt aler coucier
Les camdelarbres voit drecier,
1700
COMTE DE BLOIS. 59
Qu'il vont dusqu'à son lit servir ,
Et puis pensent del revenir.
Quant s'est covers del covertor
Si pert la cambre sa luor :
S'amie vient ; il le rekiolt ,
Et fait de li ço que il violt.
ce Amis, fait-«le, quel délit
Avés eu trosqu'à cest lit ?
— Dame, fait-il, et bon et bel;
Véoir le vile et le çastel ,
Et la contrée d'environ :
N'a plus bêle desos le tron ,
Ne nul castel tant bien assis
En tôt le siècle, ce m'est vis',
Ne nule cités n'est tant bêle ,
Et si me samble moult novele.
— Sire, fait-ele, ce est voir :
Si tost con eue de vos espoir
M'en ving jo ci véoir cest liu ,
Qui siet el plus bel de mon fin :
Ci ciet Oire la grans en mer;
Grans nés i suelent ariver.
1710
1710
Et Ciliés d'Oire a non cis casteaus , châtean de
TT w / 1 CheWOire.
U moult aures de vos aveaus
Si me laissiés à esgarder
Tant que jo me voelle mostrer;
Mais se me veés aius mon terme ,
Plorer me ferés mainte lerme ,
Et vos serés bonis et moris,
Mestier ne vos aura confors ;
6o PARTONOPEUS,
Por cel vos di jo tant sovent
Que vos nel olbliës nient. ,^3^
Li casteaus est ci por vos fës,
Li hors et tos li beaus atrés ;
Por ço fu fais en eesl bel liu
Qu'en eussiés déduit e giu.
Ci aurés plenté de déduit ,
Que li sejors ne vos anuit.
Oire sort ci en ces fosës
Hors de ces grans rochiers caves,
Puis costoie plus lonc la mer
C'on ne puet en deux jors errer : ,,40
Primes envient par Marberon,
U Ernols frema se maison ,
Qui de s'espouse Bëatris
Ot cinq beaus cevaliers à fis.
Quant galiot corent par mer,
Et tornent cel sens por rober,
Ernols lor toit tote lor proie ,
Pris et loiés le me's envoie;
Car il maint près de le costière ,
Qui est si basse et si plenière ,,5^
Que nés i puent ariver
Et sains tempeste sejorner;
Pui^ en vait Oire par Oirac,
Et par Suscis et par Cirac ,
Et puis enclôt dedens son tor
Plus de cent casteaus de valor,
Et dont s'en vient par ci en mer
Por nos del tôt. avironer.
f
1760
1770
COMTE DE BLOIS. 61
a Or savés que l'ève a non Oire ,
Et li casteaus a non Ghiës d'Oire :
£n$i Tai fait por ço nonmer
Gloire sort ci et ciet en mer ;
Amis , et j'ai nom Mélior.
En moi aurés si bon trésor
Que jà rien ne volrés avoir
Por que je'l puisse avant savoir,
Ne vos soit sempres aprestëe
Si com vos Taures demandée ,
Se tant me faites de bonté
Que devant nostre jor nomé
De moi véoir ne soit ars quise ,
Ne par vos ne soie souprise.
— Dame , fait-il , trop fols seroie
Se jo de ço vos mesfaisoie.
Et seroit trop grans félonie
De traîr ma dame et m'amie.
— Sire, fait-ele, or atant pès;
De ce reparlerons adès ;
Mais ce me dites, se vos plest,
S'irés demain en la forest , ,^^^
Quel vie volrés démener.
En bos u en rivière aler.
Se vos volés aler eh bois ,
Et ce vos plaise en vostre cois ,
Quant vos serés bien atomes ,
Et après à loisir disnés ,
Uns cors vous ert devant vous mis ,
Il n'a si buen dusqu'à Paris.
I790
62 PARTONOPEUS ,
Quant vous serës oitre les prës
Séurement , amis, coru^s,
Dont verés venir liemiers,
Et chiens gentils et bons lévriers :
Jà ne verës miols afaitiës, .
Ne de lor mestîer plus haitiés :
Et s'aler volés en rivière ,
En une cainbre çà arière
Troverés esperviers , ostors ,
Girfaus et gentils et pluisors :
Ceus verés voler à délit,
Quant vos plaira , moult u petit. x8ou
— Dame, fait-il, g'irai cacier
Por le forest miols acointier.
— Sire , fait-ele , al bon éur. »
Atant s'endorment à sëur.
Ne cuidiés pas que lor anuit
La demorée de la nuit ,
Ne de quanqu'ele onques dure :
Car France amors ne set mesure.
Et quant li jors est aparus ,
Li ber est*cauciés et vestus.
Après disner a le cor pris ,
Chasse au- C'ou ot al dois dcvaiit lui mis ;
^'*d»oi«^!"'^" Bien fait le voit , et moult a ate ;
Passe leà prés et s'en racatc.
La noise a le contrée emplie ;
Dis Hues en respont l'oïe ,
Dont voit venir parmi ces prés
Muetes de chiens tos encoplés.
i8iu
i83o
COMTE DE BLOIS. 63
Li liemiers s'en vient devant ,
Son lien el col bel et grant, ,g,o
Dont li colers ert de fin or,
Et li noiaus vaut un trésor.
Avant sont venu li lévrier,
Et bel et grant et fort et fier ;
Mais moult par sont noir tôt li chien : .
Partonopeus nel tient à bien«
Par deux et deux à grant esploit
S'en vont li chien as triestres droit.
Par els sont assis li lévrier,
Et il a pris le liraiier.
Si a trovë dedens son tor
Trace d'un grant porc quartenor'.
Et quant il a un poi séu
Si a un grant porc esmëu ;
Et il a ses chiens descopiés ;
Si's a tos al saingler hués.
Trestos li bos est raplenis
De bêle noise et de beaus cris ;
Li pors ne peut el bos garir ,
Âins l'estut as lévriers saillir. •
Par deuk ea vient, et cil l'ont pris;
Si l'ont moult tost à terre mis.
Et il l'a tôt as chiens doné ,
Que rien n'en a d'iluec porté.
C'est sa jornée d*icel jor ,
Puis fait à sop ostel retor.
Dui lévrier vont à lui manois,
Trosqu'à son fu el grant palois :
1840
;^
6^ PARTONOPEUS ,
Li autre sont par lor trestors
1
Aie à lor ostels aillors. • ,15^
Li dui lévrier sont por déduit
Od lui aie, qu'il ne s'anuit.
Ces dels aura tosjors od lui ,
Auques li tolront son anui.
Puis que li mangiers fu fines ,
En le cambre est al lit aies,
Od Mélior a son délit;
Assés i jue , assës i rit ,
Et n'est meryelle s'il a joie :
Car tant li seit conter la blôie .860
Et de déduit et de grant sens,
Et des fais del ancien tens ,
1
Que nus ne set tant bien entendre ^
Qui ne péust de lui aprendre.
Douce et soef a le parole ;
C'est une riens qui moult m'afole :
Ço ai de m'amie et nient plus ;
Partant m'i tieng et pens et mus ,
Et damel-Dex , qui ne menti ,
Me doinst qu'el m'aint si com j'aim li , .^^o
Et qu'à moi père se francisa ;
Car ce n'ert jà que autre eslise.
Partonopeus a son délit,
Li parlers de lui moult m'ocit ;
Car il a tos biens de s'amie :
Jo n'en ai riens qui ne m'ocie.
Il ne le voit , mais à loisir
[
COMTE DE BLOIS. 65
Le sent et en fait son plaisir.
Je voi la moiç , et n'en fac rien ;
Ten ai le mal , et il le bien. ,,9^
Partonopeus i est un an ,
Que travail n^a, ne duel, n'aban;
Et vait en bois et en rivière ,
Et a se joie bien plenière.
Al cief del an s'est porpensés
De soi qui est et dont est nés , »
Et qu'il a mis le siècle si
Ârière dos et entrobli ;
Ne li menbroit de son paîs ,
De ses parens , de ses amis , ,,,,
Ne de rien nule ne pensoit
Fors de s'amie qu'il amoit,
De ses chiens et de ses oiseaus ;
Car trop i ot de ses aveaus.
Passe estoit l'autre setenbre ,
Quant del roi Cloevis li menbre ;
De lui vëoir a désirer ,
Ne s'en puet longes consirer :
Quant la nuit vint , se'l dist. s'amie ,
Et congië l'en demande et prie , ,900
Et el li dist : a Amis , aies ,
Et vostre amie foi portés ,
Qu'à nule autre n'aies amor
Ne n'en prendés nule à oissor.
France a moult grant mestier de vos :
Jà n'i serés un jor buisos ,
Tant i a guerres et estris ,
I. 5
66 PARTONOPEUS,
Et tant i aurés d'anemis.
Mors est Gloevis li bons rois ,
S'en sont desconfi li François ;
Et vostre père r'est fines ,
Et Blois assise de tos lés.
Gardés qu'as armes soIés pros,
Et par francise amés de tos ,
Et sovenans de bien doner.
Et ne vos estuet pas douter
Que vos n'aies assés de coi ;
Assés aurés avoir par moi :
Ne soit bons cevaliers trovés
Gui vostre avoirs ne soit doués.
Humies soies vers povres gens ;
Doués lor dras et garnimens.
Vostre parole n'aies chière,
A trestos soit douce et plenière.
Ennorés Deu et sainte glise ,
Et maintenés li se francise;
De Deu aies crieme et péor,
Il vos croistra pris et honor ;
Séurs querés cevalerie
Se Deu avés en vostre aïe,
Sor tos sermons vous pri , amis ,
G'onques ne soit nus eogiens quis
De moi véoir par nul consel ;
Gar ne sont pas vostre oel fiéel
Qui de ço consel vos donroit,
Ne qui jà vos en somonit>it.
Quant vos aurés faite le pais
1910
1910
1930
^
COMTE DE BLOIS.
Ne (lemorés ea France , mais
A Chief-d'Oire faites retor,
Por vostre preu et por m'àmor.
— Dame , fait-il, ceste leçon
Ai bien aprise et cest sermon ;
Car jà por nule rien vivant
ITistrai plain pas de cest conmant.
Sor tote rien tenrai tostens
De bien garder vostre desfens. »
Atant ont laissië le parler,
Et entrent andui en penser.
Partonopeus fait son ator,
Par matinet al oel del jor,
Et por errer son aparel;
Car congié en a et consel ;
Et quant s'aproisme la vesprée
Sa bêle nef voit aprestée :
Entrés i est par le poncel.
Son bon ce val, le noir, le bel,
Enmaine od soi et ses lévriers.
Et il le suient volentiers.
Là troeve un lit, et vait coucier,
Et violt dormir, n'a del mestier.
Cil de la nef, qu'il pas ne voit ,
Drecent le voile à grant esploit.
Ains qu'aient quinze jors passés
En Loire ont lor ancres jetés.
La nés est grans ; ne puet amont
Por les gors qui en Loire sont.
67
1940
Retour de
Partonopeos
tgSo en France
aa mob de
mai 5iA.
i960
^
\i
68 PARTONOPEUS ,
Un batel ont cil de la nef
Mis jus en l'ève moult soef.
Un lit i ont fait bon et bel ;
Soef i metent le tousel. .^.
N'est esvelliés trosque manois
S'est arivés molt près de Blois :
Quant s'esvella ne vit rien vive,
Fors les lévriers desor la rive ,
Et son ceval qui là l'atent ,
Et il vait monter erranment.
Li bateaus moult tost s'en rêvait ;
Ne voit qui'l nage , ne qui'l trait.
Pitié en a por Mélior
Qui son cuer tient en son trésor; ,^1^
Et pense moult tost revenir
Se Deus l'en done aise et loisir.
Quant il voit Blois, celé part tent,
Et pensant erre bêlement,
Et quant il est de Blois bien près,
Douse somiers voit à grans fès
Devant soi el cemin entrer.
Et vers Blois tôt errant aler.
Trestuit sont noir, mais moult sont bel:
Se's mainent douse damoisel ; ,^
Tôt soavet en vont le voie ,
Moult bien vestu de dras de soie.
Uns cevaliers qui tôt ço guie
Salus li dist de par s'amie :
Viols ert et cenus et floris,
Et grans et beaus , gens et traitis.
«
COMTE DE BLOIS.
a Sire, fait-il, salus vos di
Et services de par celi
Qui son cors et son cuer vos done ,
Et ses trésors vos abandone ;
Et prie por vos et por li
Que ne le metés en olbli ,
Et jo por li vos vuel proier
Que gardés de li engenier.
— Sire , ce dist Partonopeus ,
De ce me gart li poissans Deus.
— Sire, ce dist li cevaliers,
Faites reçoivre ces somiers
Qui sont cargië d'argent et d'or :
Se's vos envoie Mëlior,
Et prie vos d'armes porter, '
De tomoier et de joster,
Fors que ne soies cevaliers.
Ce violt que soit li siens mestiers
9e vos caindre premiers l'espëe ,
Et al jor qu'el vos ert donée ,
Et vos gardés, por Deu amor.
De li véoir dusqu'à cel jor,
Et Deus vos gart et &ce aïe
Que la France ne soit honie. »
69
ioo«
aoto
a«ao
Atant tôt plorant s'en retome ,
Partonopeus i laisse morne :
Li damoisel od lui revont ;
Gascuns par soi bien le somont
Qu'il face con loiaus amis ,
A
fi
1 ■-*j
70
PARTONOPEUS ,
«
Et del retor ne soit targis.
Âtant soDt tuit esvaDiii ,
Et ont lor ceminacuelli.
Li somier vont vers filois adès ;
Partonopeus les suit de près.
Quant les a vëus li portiers ,
Entrer les laisce volentiers :
Vis li est que c'est dons de Deu,
Quant n'i voit fors Partonopeu ;
Quant le voit près , qu'il le connut ,
A moult grant joie le reçut ,
Et vait à se dame coraot
Noveles dire del enfant.
Ele en a grant joie menée ,
Mainte larme en avoit plorëe.
El vient plorant contre son fis :
Or est à larmies recoillis,
Baisier le vait et aooler,
Ne pot de joie mot soner ;
Puis l'a en ae cambre lùené ,
Et li demande ii a esté ;
Se li conte le ndort le roi ,
Et de son père; et puis de soi ,
Com si voifiin l'ont démenée,
Et com il l'ont desbaretée ,
Et li a dit que casteaus trois
Li ont fremés environ Blois.
« Dame , fait-il , por cést besoing
Sui jo ci venus de momlt loing :
Faites reçoivre ces somiers ,
ao3o
ao4o
aoSo
■^'
* %»
* ♦.
COMTE DE BLOIS.
Et mandes partot cévalien ; *
Je lor donrai ricement dons
Et bien plenières livrîsons. »
La dame fait ço qu'il Ir dit ;
Après ce demora petit
Li buen cevalier à venir ,
Et il se paine d'els servir.
Partot vait de lut la novele ;
A l'un est laide, à l'autre bêle :
Ele est moût bêlé à ses amis ,
Et moult laide à ses anemis.
Moult par li vinrent cevaliers ,
Et il les retint volontiers ;
Doi mile en sont à lui venu ,
Et sont tôt de lui retenu.
Tost en a pris les trois casteaus
C'om li avoit freniës noveals.
Tost a fait pais environ soi ,
Puis vait aidier al jouene roi ,
Qui dont avoit fremé sor Oise
Un castel c'on claimé Pantoise ;
Car à Gisors estoit uns rois
Qui avoit amène Norois
De Guenelande et d'Orcanie ,
Et r'avoit grant cevalerie
Et d'Irlande et de Danemarebe ,
Et guerroient en celé marche.
Moult covoitoit France yivëoir.
Et moult en avoit grant espoir.
7»
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k Pontois*.
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72
PABTONOPEUS,
cil rois avoit non Sornegur ;
Pros ert , si avoit grant éur ,
Jovenceaus et bons cevaliers ,
Et grans et beaus , fors Qt legiers ;
Moult ëust en lui vaillant roi
Se il crëist le nostre loi.
Li rois de France à ses Fraqçois ,
Ses Flamens et ses Hurepois
En guerre ert , s'autre terre mise ,
îTen pooit avoir nul servise ;
îTa que dix mile cevaliers :
Rois Sornegur a cent milliers.
Partonopeus a amènes
Cinq mile cevaliers armés.
Li rois est contre lui venus ,
 grant honor est recéus :
Li rois li dist de Sornegur ,
Qu'il nel lait dormir a sëur,
Et qu'il li gaste son paîs;
Et qu'il a moult sor lui conquis.
Et con a grant cevalerie ,
Et com il a petite aie.
aoQA
aïoo
Partonopeus pense un petit.
Après parla al roi , et dit :
ce Mandés , fait-il , tote le gent
Qui al reigne de France apent. »
Ce dist li rois. « Je l'ai mandée ;
Mais ele est tote révélée ;
Ne vuellent pas venir à moi ,
XIIO
COMTE DE M/)IS.
Ne ne me tîenent à lor roi. d
Partonopeus respont , et dit :
« Quant on ne violt , Deus nos ait. »
Atant ont laissiës les sermons ,
Et vont mangier as pavellons.
Pantoise est casteaus bon et bel ,
De mur de cauc et de quarel ,
A peus et à grans roilléis,
Et de bons cevaliers eslis :
Tôt a costume con en guerre
Yiçnent cevalerie querre
Li cevaliers roi Sornegur
Devant Pantoise dusqu'al mur,
Dont vint mil avoit à Chaars ,
N'en i savoit on trois cçars.
Rois Sornegur Tavoit fremée ,
Et as vint mile commandée ,
Et od els iluec s*envojsoit ;
L'autre os à Gisprs sejomoit.
Li rois de France les cremoit
Por ço que poi d'esfors avoit :
Si lor &isoit portes' tenir,
N'en laissoit cevalier iscir,
Et cil s'en aloient gabant ,
Del roi de France escamissant ,
Et puis mandèrent à Gisors
Lor vantances de lor esfors.
,3
atso
ai3o
»i4«
Rois Sornegur Téust assis,
Et set de voir -qu'il l'ëust pris;
74 ^ARTONOPEUS,
Mais il atent l'arière-baD ,
Qui vint à feste saint Johan ;
Dont estoit close Pentecouste.
L'atente moult forment li couste.
Le jor que Partonopeus vint ,
Al premier ostel que il tint
A Chaars fu séu en l'ost ,
Et Sarasin s'adoubent tost , ,.5.
Dont vëissiés ces cevaliers
Demander armes et destriers.
En poi d'eure en montent dix mile ,
Et sont issu fors de le vile;
Li cinq cens sont parti avant.
Li autre se vont.conréant:
A grant desroi voiit et à toise ,
Et ne finent dusqu'à Pantoise.
Ne's deigne retenir lorrois;
Car rien ne doute les François : ,,5,
Par le pais lievent li cri ,
Et li François sont estormi.
GomiMt Partonopeus est tost armés,
""• Od cent cevaliers est montés ,
Et a fait les portes ovrir; .
Mais n'en laissa nul home iscir
Desci qu'il voit venir le roi;
Deux mil armés en son cônroi.
i « Sire , fait-il , avant venés,
Et vostre gent od vos tenés : .,^
G'irai as païens tomoier ,
COMTC DE BLOIS. ^5
■
A vos revenrai s-ai méstter. »
Puis s*en est par le porte issus ,
Es cans est coaréës yenus.
Tôt premiers cevaiçoit Heldins ,
Gonfanoniers as Sarasins;
Partonopeus \t voit v^nir,
Le cevai point par grant aïr ,
L'espiel H plante *en son escu :
Si Ta parmi le cors féru , ..so
Od le ceval l'abat à terre :
C'est li premiers cols de la guerre.
Puis traist Tespëe cft fieit Bnmolt ,
Un paien qui aine bien ne volt;
L'elme li fent et le cervis :
£1 pis li est li brans croisis ,
Nel puet garir ne fast ne fer ;
L'arme cle lui vait il infer.
a Ferës, fait-il , bon crestien ,
Que ne vos vâûquent li païen ! »
Moult sont «smaîë Sarasin ,
Et por Brunoh et por Heldin ;
Et li François les fièrent si
Que cil en sont tuit esbahi.
Partonopeus le re&it bien ;
Lui doutent il sor tote rien :
Païens lor abat et ocit,
Et cace tos et desconfit.
Ce dient tuit li Sarasin ,
Qu'el siècle n'a tel palâsin.
Li renc clairoient endroit lui ,
1190
JtOO
76 PARTONOPEUS ,
Moult lor a fait le jor anui :
U volentiers u à envis
Aler les estut desconfis.
U fuient dusqu'à lor conroi ^
Col estendu , tôt à desroi ,
Et li conrois bien les atent.
Partonopeus ne vient pas lent ;
Aine les a si sor ceus hurtés
Que moult les a espoentës. „,o
François i fièrent des espées ,
Si*s ont jà bien ensanglentées.
Quant Sarasin contr' aus s'alient ,
Et des bruns espiols les desfient,
François estut le camp guerpir,
A force les en font iscir.
Partonopeus fuit tries se gent,
Et lor trestome moult sovent.
A un trestor ocit Farés ,
Et à un autre Marroés; ..„
Al tierc trestor fort s'ademet.
Si lor ocit le bel Sauret ,
Nief Sornegur et fils son frère :
Jà cil ne vera mais sa mère.
Sor lui s'arestent Sarasin ,
Moult Font hucië en lor latin ,
Mais ne quit qu'il resvellent pas ;
Car n'est mie endormis à gas.
Partonopeus les voit ester ,
Et entor Sauret demorer, .,30
COMTE DE BLOIS. 77
Et voit le roi vers lui venir ;
Il Ipr guencist, et vait ferir.
Il ront le presse entor le mort ,
Moult lor empire lor confort ,
Et fiert Lugan del brant forbi :
Le def li a del bu parti.
Puis fiert Fursin de Yalbmor,
Que tuit li autre en ont péor.
Il Ta féru desor l'escu ,
Dusqu'en la bocle l'a fendu, ^140
Et de la meure de l'espëe
L'espaule destre en a sevrée :
Païen maldient moult le brant ,
Et lui qui de ferir set tant.
Sor lui recommencent Testor ;
Il les sostient à grant vigor,
Atant i est venus li rois
Od deux mile de ses François,
Qui fièrement rompent le presse.
Li jouenes rois garir ne's leisse. „so
Cil vont fuiant droit vers Chaars ,
Et ont jetés lor toénars.
Partonopeus cace devant ,
Trosqu'al castel les va ferant.
Chaars siet bas , tôt à repus ;
Ne le voit-on dès c'on est sus.
Partonopeus trosqu'el val
Ne fine de son baptestal.
Dedens les fosés les a mis ;
78 PARTONOPEUS ,
Moult a le jor des lor ocis ; ,,6o
Que li rois, que li bon François,
Lor ont bien ocis mil Danois.
Partonopeus de se^ escus
I a bien plus de vint perdus.
François sont de Pontoise issu , •
Et ont près lor segnor séu ;
Trestote Tos i est venue ;
Pontoise en remest tote nue.
Quant rois Sori;^gur ot les cris ,
De bones armes s'est garnis. ..^^
Quant cuide à ses bares iscir,
Moult en a trovë mal loisir.
Li rois i est venus devant,
Et od lui li François vaillant,
Et od els li vallès de Blois
A bien cinq mile de François.
La barre li ont si tenue
Qu'il n'en puet avoir nule issue.
Là les tienent dusqu'à le nuit
Que l'uns d'els ne l'autres ne fuit ; ..so
Et quant il lor est anuitië ,
Li rois s'en vait sains Ipr congié.
Li païen tienent Sornegur
Por ço qu'il fait auques oscur ,
Et ne se movra mais awan
Trosqu'il voit sou arier-bau.
Li rois repaire vers Pontoise ,
Et od Partonopeus s'envoise.
Partonopeus ot fait le jor
CœiTË DE BLOIS. 79
Dont le coisisent al mellor „^
Conques véiscent de lor ioU j
Et il lor fait si beaus achiols
Qu'il est tenus al plus cortois
Conques véissent li François ;
Car en son ostel moult despent ,
Grans dons lor done et cel sovent ,
Et dras et deniers et cevals.
De bel parler est comunals ;
Nus n est si povres , s'il le voit f
Ne li est vis que ses pers soit : ,300
Il est si humles et si dous
Qu'il s'aparage à trestous.
N'a mie fait mauvais esploit
Dame qui l'a en son destroit.
Par tote France est jà parlé
De son sens et de sa bonté.
De totes pars li vient grant gent ,
Et il les retient bonement.
En France n'a bon cevalier
Ne viegne à lui par acointier, ,3.,
U por armes u por avoir,
Et il est de si grant savoir
Qu'il les retient treStos qd soi
Por son besoing et por le roi.
Lor os croist moult de cevaliers ,
Par cens, par deux cens, par milliers;
Bien sont créu de trente mile.
Partonopeus nul n'en revile.
Ançois que soit li mois pasés,
8o PARTONOPEUS,
Les ont soixante mile esmés , «Ji»
Et aiûs que past la quarentaine ,
I assient cent mil à caine.
Venus est jà l'arière-bans
Dont Sornegur maneçoit Frans.
Or s'aparelle de bataille ;
Deus et lor drois as François vaille !
Que la bataille ert à estros ,
Qui qu'en soit li plus euros.
Rois Sornegur a moult grant gent,
Estre le socors qu'il atent. aî3o
Son rière-ban qui est venus
Esment à deux cens mil escus ,
Estre tos ses arbalestiers ,
Et ses geldons et ses archiers,
Dont nus ne se puet tant pener
Que les milliers puisse nombrer. .
Partonopeiis partot envoie ,
Et de bataille se conroie.
A lui vienent li Loherenc ,
Et li Frison et li Flamenc, .340
Li Poitevin et li Gascon ,
Et li Nonnant et li Breton ,
Et cil del Maine et cil del France.
En cels a il se grant fiance ;
Et Aleman , Saisne et Tiois
Vienent al socors demanois.
Cil de Melans et de Pavie ,
Et de par tote Lonbardie.
COMTE DE BLOIS.
Entre les rois est li jors pris ,
A un mardi a terme mis :
Mardi , cis mos , que que nus d^e ,
Jor de bataille senefie.
Par tote France as arcevesques ,
Et à abés et à évesques,
A li rois par ses briës mandé
Que partot soit pojr lui oré ,
Et por trestos ses cëvaliers ,
Et cil le font moult volentiers.
La bataille ert devant Chaars :
Li hardi vaincront les coars.
8
a35o
a36o
Ce fu en jung , par un lundi ,
Que li solaus clers s'espani.
Rois Somegur est à Gisors,
Et tient ses consaus en uns ors.
Il sist en l'ombre d'uns pumiers
Od bien cent de ses cëvaliers;,
Grant pièce ont trestuit en pais sis.
Rois Sornegur dreça son vis :
« Segnor, fait-il, demain matin
Aurons bataille tôt ^nfin.
Or en soit ci li consaus pris ,
Et die ent cascuns son avis
De le bataille conrëer
Et des eschieles ordener. »
Premiers parla rois Loemers ,
Enprès laira parler ses pers.
Tcis ert de Norweghe rois ,
CoDBeQ de
guerre tenn
par les
Semniu.
«370
I.
8a PARTONOPEUS,
Bons cevaliers , larges , cortois.
Q( Sire 9 fait-il y bataille aurons ,
Et , se Deu plaist , bien le vaincrons. .380
Li François sont ci en lor terre ,
Et sevent plus de nos de guerre ;
Si est od els Partonopeus ,
Li plus beaus hom qu'aine feist Deus ,
Et li plus enprendans de tos,
Li plus hardis et li plus pros :
Por lui lor est grans gens venue.
Et lor force est sor nos créue.
Plus ont jà gent que nos n'avons,
Et plus sevent que ne savons. ,390
Li rois nos fîst l'autr'ier grans offres
D'emplir vos d'argent deux cens cofires j
Et paliés cent somiers torses ,
Mil murs d'Espaigne sejomés ,
Et mil cevals et vint lions ,
Et mil ostoirs et mil faucons ,
Et à trestos vos cevaliers
Coupes , henas , ostoirs , destriers ,
Por r'aler en nostre paîs.
Je loai que tôt ço fust pris , ,^
Encor vos lo ^ s'il ço vos donc ,
Que vos li laissiës se corone. »
Tuit se tai3ent quant cil a dit ,
Et sient en pais un petit.
Puis a parlé rois Faburins ,
Tos li plus beaua des Sarasins ;
M^o
>4so
COMTE DE BLOIS. 83
Il ert de Guenelande rois ,
Si amena les Guenelois.
ff Sire, fait'ily bien a parlé
Dans Loemers, et sermoné :
Conseil li demandés de guerre;
Il vos renvoie en vostre terre.
Onques prodom , por covoitise ,
Ne resorti de bone enprise.
Nos venons por le règne avoir ,
Et or le vendrons por avoir !
Faites demain Tost asambler
Et les eschieles ajoster.
Se somes loing de nos pals ,
Tant i avons nos mains amis.
Nos esteura vaincre u morir ;
Car ne savons à cui fuir. »
Atant s'est téus Faburins.
Après respont rois Marukins ;
Rois ert et sire d'Orcanie.
Or ne laira que il ne die
Que sages a dit Loemers.
« Vos avés dit que bacelers ;
Travellié somés et pené ,
Et moult avons par nfter walcré , ^^^
François ont esté à repos ,
Et ont de socors bon ados.
Et d'une rien nos estait fort
Qu'il ont tuit droit et uo$ tuit tort ,
Et sevent d'armes plus de nos ;
L'autr'ier paru as plus voisos.
84 PARTONOPEUS ,
Je tieng à sens et à savoir
Que nos prendons de lor avoir,
Et lor laissons en pais la terre
Que ne poons sor els conquerre. » ,44»
Atant se taist et ne dist mes.
Li rois d'Irlande dist après.
Li rois d'Irlande ot non Fursin ,
Moult bien parole en son latin :
(c Rois Marukin , fait-il , moult bien
Âvés parlé , fors d'une rien :
Sage apelastes Loemer ,
Icis dis fait bien à loer;
Mais Faburin que demandés ,
Que baceler par gab només , .450
Quant l'apelastes baceler ,
De sens le volsistes blasmer.
Ce doit estre quansés, me die;
Cil a dit sens et cis folie.
Moi est avis, par vos afis,
Conment que li consaus soit pris ,
Se baceler sont de sens blos,
Que li chenu sont envios.
Quant li rois fu en son pais ,
Et ot tôt son règne en pais mis , ^^^
C'a li loastes à venir :
Or l'en volés faire partir,
Et sains conquest et sams honor
Vers son pals faire retor ,
Fors qu'il prenge ces grans avoirs.
COMTE DE BLOIS. 85
Est-ce ore li ruistes savoirs ?
Li rois de France l'oevre fist
Et le grant avoir nos promist
Quant il avoit od soi poi gent;
Mais or n'en offre il nient? ,470
Or a plenté de cevaliers ,
Ne violt mais ovrer par loiers ,
Et s'ofres li est demandés ,
Tant ert il plus asseurés :
S'en aurés moult fiers escondis y
Et nos aurés par tant bonis.
Combatre estuet : c'en est la fins.
Bon consel done ^aburins ;
S'il ont le droit et nos le tort ,
Serons nos dont por ço mains fort ? ,4^0
Miols volroie estre en un destroit
Pros od tort que mauvais od droit. i>
Après Fursin parla Mares,
Qui justice ert et cuens paies;
Moult seut de consel et de lois :
En son consel manoit li rois.
Al roi parole, se li dit :
« Sire , or m'entendes un petit :
Anten nos vint dire uns Norois
Que sains segnor erent François , ,4^
N'avoient segnor ne garant ,
Ne mais que d'un petit enfant.
Ce nos fist le consel doner
De vostre esfort sor els mener ;
86 PARTONOPEUS ,
Mais moult nos menti It lecières :
Car li rois ert jà bons poignières.
Sor ço lor est puis apléus
Uns diables qui fu perdus j
Qui plus est duis d'armes porter
Que n'est aronde de voler, ,5^
Et done tant que n'en est fins :
Tos siècles est à lui aclins ,
Et tant a cevaliers et gens
Que de bataille est il niens.
Poi avons geat, et ne porquant
De bataille faisons samblant;
Je quit quant venra al ferir
C'aucune rien voiront offrir.
S'il offre font qui auques vaille,
Si loF relaissons le bataille, ,5,»
Et se il nul offre ne font,
J'engegnerai qu'il le feront.
M iols vient avant querre bon plait
Qu'atendre que noals soit fait. »
A ço que Mares a parlé ,
Sont à son consel arestë
Trestot li autre Sarasin ,
Fors seul Fabur et roi Fursin.
Quant Sornegur ot cest consel ,
Nel tient à loial n'a feel :
Car clerement entent et voit
Qu'il est bonis, se iMe croit;
Mais il est sens et il sont tant,
aSso
COMTE DE BLOIS. 87
Et li besoins vait aproçant ;
Ne lor descuevre soq corage
Qu'il i poroit avoir damage :
Ains lor dist qu'ai consel Mares,
As François voira faire pés.
Et commande que lendemain
Par matinet enmi le plain ,S3«
Devant Chaars soit l'asamblée,
Et soit tote se gens armée ,
Et les eschieles establies,
Et de bataille bien garnies ;
Puis se part d'els , que plus n'en dit j
Et se vait geter sor son lit.
Ilueques plore et fait son duel :
Jamais n'en lèvera son vuèl.
Il a fait l'uis clore sor soi.
Là veissiés doleros roi : ,$40
(c Hëlas ! fait-il , con sui bonis
Et con sui par Mares trais!
Trais sui par se coardie ,
Bien sai que ne le garrai mie.
Descoragié m'a ma gent
Qu'il ne se combatront nient.
De lui ai esté afolés ,
Jà ne sera mais mes privés.
Jà fu il fils à un vilain ,
Povre et caitif , de basse main ; ,550
Povres et viols fu et caitis ,
Quant jo en mon consel le mis,
Haut le levai et fis justise.
• .
88
PARTONOPEUS ,
Trop bien li rendi son servise.
Quant jo d'un vilain ai fait conte,
Bien m'en doit avenir grant honte.
Mengier me .devraient mastin
Quant d'un vilain fis palasin;
Mais il me faisoit si mes pros,
Et toloit à mes homes tos,
Et me donoit quanqu'il^oloit,
Et bien entendre me faisoit
Que tuit mi home me haoient ; •
Si m'ait Deus, grant droit avoient,
Quant jo faisoie c'uns vilains
Les avoit si tos en ses mains,
Qu'il lor toloit sains jugement
Quanque lui venoit à talent ,
Et honissoit de sa parole ,
Et getoit vilment en gaiole,
Et faisoit tôt à volenté
Quanconques li venoit à grë.
Ses viols parens a tos francis ,
Et de mes bons casteaus saisis :
Mes gentils homes a destruis ;
N'i a mais nul qui ait déduis,
Ne chien, n'oisel, ne jogléor.
N'a nule rien del siècle amor,
Ne pensçnt mais de ce nient :
Afolë son^ de mautalent.
Tôt m'a tolu d'els le corage
Par félonie et par outrage :
Povre sont tuit et jo si sui :
a56o
«570
aSSo
1
•
b
COMTE DE BLOIS. 8g
Moi saceut mal grë, non altrui.
S'il fiiiscent rice, assës eusce,
Et se jo lor consel créusce , •
En mon règne n'a vavasor
Ne me servist à grant honor.
Or ai en cest ost cevaiiers,
Ce dist Ton, quatre cens milliers : ,5^0
Li cent mile ne sont pas mien ,
Âins me sont trestot alien :
Or ont eu lor livrisons;
Après demanderont lor dons.
Cascuns i est en l'ost por soi
Et por le mien et non por moi ,
Et ne lor caut de mon damage, ,
Mais qu'aient passe lor estage,
Ne dé m'onor ne de ma honte :
Jà n'entenront ne plait ne conte , .e^^
Ne jà por bataille campel
S'il puent n'istront de l'ostel.
Quant auront prises lor soldées,
Si s'en iront en lor contrées ;
Et s'il ôre ont bien lor loiers ,
A moi revenront volentiers,
Et s'il ore mespaié «ont , *
Je'l comperrai quant il poront.
De sodoier est tôt bargaigne ,
N'est riens qui à segnor remaigne. ,610
S'or eusce mes cevaliers,
Dont jo ai plus de cent milliers,
Mes demaines , mes va vasors ,
a6ao
90 PARTONOPEUS,
N'eusce soing d'autre socors.
Cil entendissent à m'onor,
Et me servissent par amor :
Âins se laissascent tôt morir
Qu'il me soufrissent ahonir;
Mais cil traître les a mors,
£ls m'a tolus et lor esfors :
N'ont que boire ne que mangier,
Ne que vendre, ne qu'engagier,
N'il n'ont armes, n'en coi monter,
N'en puent cinq le siste armer,
Et nis lor terres et lor fiés
A usures ont engagiés.
En lor cuers forment me maldient.
Et moult orellent et espient,
Quant il verout liu d'els vengier
Por moi destruire et esctUier.
Si m'ait Deus, que il droit ont
Quant jo por nient les confont.
Quanque lor toil , ne m'a fuison :
Car je l'ai tôt contre raison ;
Mais se je puis a els venir.
Droit lor ferai, à lor plaisir.
Et liverrai cest traîtor,
Par lor consel, à deshonor,
Qui m'a tolus els et lor fiés,
Et ces ci desacoragiés. » , ,640
Âtant se taist et est pçnsis ,
Et a moult grant pièce en pais sis ,
a63e
j
COMTE DE BLOIS. 91
Plore et sospire et pense adès
De'soi rescore , qu'à mauves 1
Ne soit tenus ne à coart,
Miols violt morir qu'il ne s'en gart.
Il mande un clerc de son consel
Qu'il tient à sage et à fëel. ;
« Amis, fait'-il, avés oî
Com li cuens Mares m'a traï , ,65o *
Com a ma cort mesconseillé 1
Et tote ma gent mesbaillié. \
— • Sire , fait cil , por Deu merci ,
Ne vos iriës se voir vos di : . 1
Tos li siècles est coreciés
De ce c'un vilain tant proisiës
Qu'en avés fait de nos segnor :
Car aine ne vos ama un jor,
Se por soi non et por son preu. i
Or vos a noé le droit neu ; ,660
Car c'est li drois neus del vilain ,
Qu'il soit tosjors de bone main
Vers celui de cui a péor,
Tant que de mal faire ait laissoi:.
Moult par a esté à vos dous
Et amers à nos autres tos.
Quant vos ossa son cuer mostrer,
Nel vos volt longement celer,
Entendre a fait à vostre gent
Que tuit s'en iront à présent , ^. ^
Et qu'il vos looit le bataille,'
£t que en vos en est la faille.
92 PARTONOPEUS,
Ensi vos sert-il de gandie
De consellier la félonie.
Quant faite Ta, sor vos le met,
Et sor vos entorne le ret.
Miols vos devroit estre eslongiës
Qu'il vos feist tels amistiës.
Bien parut del roi Faburin
Hui matinet et de Fuk^in , ^s%o
Quant il ot dit se volentë ,
Si com il volt fii créante
Qu'il n'osèrent, fust bien, fust mal,
De rien desdire le vasal :
Car trop l'avés sor els monté.
Si lor en faites grant vil té.
Il vos fait tenir à cruel
Por son forfait et non por el ,
Et quant establist maies lois^
Si dist après : Si'l violt li rois. ,690
Ensi vos siolt li fel traïr,
Et faire à tote gent haïr.
Grant cost avés mis en cest ost :
Perdre le vos a fisiit moult tost ;
Car il fait ci que aillors siolt ,
De trestos les vos quanqu'il violt
C'a vos fist venir por conquere.
Ore a finée ceste guerre,
Ce poise moi, à vostre honte,
Se vos ne desfaites son conte. »
Li clers a dit et plore après.
Et maudist le consel Mares.
2700
œMTE DE BLOIS. 9^
Li rois li dist : « Or m'entendes
De ço dont me sui porpeiisés :
Al roi de France un brief ferës, Défi envoya
par
Et de par moi li porterés. Sornegar.
El brief aura que, se lui plest,
Le bataille des deux os lest :
Car qui ensamble les metroit
Sains trop grant mal ne's partiroit. ,7,0
Par un des siens et par mon cors
Soit la bataille çà defors :
Se le sien oci en l'estor,
De moi tiegne tote s'onor ;
S'il moi ocit , s'en laist aler
Geste ost en pais oltre le mer.
Ce ferai jurer à mes rois
C'omage li feront manois,
Et que mes fils à lui venra
Et que lig^e li fera. 37^0
Se cuens^Marës me violt traîr,
Somegur ne me puet faillir.
— - Deus! djst li clers, com somes mort^
Et com esfes guencis à fort.
Ci a consel bien engignos,
De hardi cuer et d'aîros. »
Al roi de France en va li briës;
S'il est petis, il est moult griës.
Li clers l'a fait , et si l'enporte ,
Et vint à Pontoise à le porte ; ,^30
Li portiers l'en a ens mené ,
1
»74o
94 PARTONOPEUS ,
Si l'a tost al roi présenté,
Et dist qu'il est mes Somegur.
Li rois respont : a A bon éur. i»
Puis a mandé ses conselliers.
Partonopeus i vient premiers ,
Et dont vienent li arcevesque,
Et puis li conte et li évesque.
Li clers li a le brief baillié ;
Li rois a le séel brisié.
Il list le brief : car il r'est clers
Et de bien lire baus et fers.
Quant il ont tuit le brief oï,
Moult s'en sont forment esjoï.
Et moult ont Somegur loé
De ce qu'il a al roi mandé.
Partonopeus en pies se drece,
Car moult l'en somont se proece,
Et si grans com il est créu^
As pies le roi est jus chéus. ,^5^
« Sire , fait«il , faites m'onor ^
Que por vos face cest estor. »
Li rois se dreoe et l'a levé,
Doucement l'en a mercié.
« Partonopeus, ce distJi rois.
Moult estes et preus et cortois,
Et cevaliers bons et séur.
Et si r'est li rois Somegur.
Trop estes jouenes et tenres ,
Et Somegur n'est pas vallés ; ,760
COBfTE DE BLOIS. 96
Bons cevaliers est et provés,
Soufrans et fors et adurës.
Bien sai que vos estes plus pros,
Plus enprendans et plus estos ;
Mais se vos perc par aventure,
Jà puis n'aurai de vivre cure ;
Se mors estes ne mehaigniës,
Jamais ne serai nul jor liés.
Plus volentiers me rendrai pris
Que ço vos face, mes amis.» ,,^«
Partonopeus li chiet as pies,
Et refuse ses amistiës ,
Et dist que jà nel vera mes
Se de cest don ne li fait lais.
Li rois a duel et ire grant :
Si l'en redrece tôt plorant,
Et puis li a dit : « Qeaus amis.
Je me sui del tôt en vos mis :
Se vous loës que la bataille
Soit si sor vos, ele erl sains faille; ,,««
Sor vos est li consaus de France,
En vos a tote se fiance :
Ne fust ore vostre venue ,
Tote éussons France perdue.
Et, s'ore i perdiës.la vie.
Dont seroit-ele aculvertie.
Beaus dois cosin , por Deu vos pri ,
De tote France aies merci ,
C'autres consaus li soit doqés
Que ceste vostre volentës. » ,,^
^ I
96
PARTONOPEUS,
Ce li respont PartoDopeus :
(T Si m'ait li bautimes Deus ,
A cest besoing ii vuel entrer,
Que mellor ne li sai doner. »
Li rois respont : ce Or soit dont si ;
Mais moult tn'en poise , ce vos di. »
Partonopeus l'en vait al pie;
Se li a bonement baisié.
Li rois l'en liève et sont assis,
Puis mande plus de ses amis,
Ses demaines, ses vavasors
Et ceus qui gardent ses honors.
Li rois lor dist : « Entendes ça :
Rois Sornegur or me manda
Par un sien clerc et par un brief
Une bataille par son cief
Et par un de mes cevaliers,
Et fera le molt volentiers;
Car se les os s'entrevenoient
Sains trop grant mal ne partiroient.
S'il vaint, il aura le ligance
De tôt le roiame de France;
Et s'il i muert , trestot lor roi
Tenront lor roiame de moi ;
En France doit venir ses fis,
Qui encor est enfès petis ,
Por jurer et por faire bornage,
Et tenir de moi l'iretage.
Ses roll fera trestos jurer
Des covenances si garder.
a 800
a8xo
\
aSao
COMTE DE BLOIS. 97
JTai le bataille crëantëe,
Et à Partonopeus donëe.
Demain par raatinet, al di,
Soies tuit armé et garni.
Devant Chaars irës armé ,
Et de bataille conréé.
Se Somegur à ço s'asent
Que soient fait li sairement,
Désarmerés vos à loisir;
Se non, si estes al ferir. ,83o
A nuit istrés dé vos osteus
Od cierges^t od estaveus,
Par ces églises en irés
Nus pies, en laigncs vejlerés,
Et proierés nostre Segnor
Qu'il nos tenst et gart nostre honor :
Aumosnes li faites et vos ,
Qu'il soit gardé de nos trestos. »
Li rois se taist et cil s'en vont,
Que nus n'i rit , ne nus n'i gront. ,$40
En pais s'en vont tôt sospirant ,
Et li pluisor s'en vont plotant.
Li rois fait le clerc apeler :
Se li a fait un brief doner,
U il a ens son otroi mis
Et le conseil qu'il a enpris.
Li clers s'en va à grant esploit,
A Somegur en vient tôt droit :
Le brief li porte et puis le list ,
I.
98 PARTONOPEUS ,
Et de Partoaopeus li dist ^gso
Com l'a 01 en l'ost loer,
Et com se doit à lui joster.
Li rois li respont : a Deus aie ,
Cis seit moult -de cevalerie ,
Cil est de Frans li plus eslis;
A Deu en renc jo grans mercis
De ce qu'il ma fait ceste honor
Que jo me conbat al mellor.
Maugrë en ait li cuens Mares ;
Se j'ai honor, il n'en puet mes. » ,350
Âtant mande le roi Fursin ,
Et Loemer, et Faburin,
Et Marukin, et viel Mares,
Et lor dist son consel après.
(c Segnor, fait-il , tôt en apert
Vos ai mon consel descovert :
Moult fustes hui matin divers,
Li un as autres en travers.
Quant me dëustes consellier,
Je vi que ce n'a voit mestier :
Por ce ai par moi un consel pris,
U face miols, u face pis.
Et vuel enfin que soit tenus,
Que par home ne soit meus :
Yeës le brief le roi de France;
Bien entendes la covenance. »
Cil ont le brief le roi véu;
Grant pièce sient coi et mu.
Puis a parle premiers Fursin :
«870
COMTE DE BLOIS.
(K Sire, fait-il, quant c'est la fin,
Et vos créanter ne volés
Que cis consaus soit remués ,
Demain soit nostre gens armée ,
Et soit es cans nostre aûnée :
Après soit tenus li esgars
Que nos en ferons d'ambes pars. »
Âtant se sont d'iluec parti.
Et sont à lor osteus verti.
99
>88o
Par matinet, droit al cler jor.
Sont monté li somoneor.
Et font monter ces cevaliers,
Et aler es cans par milliers.
Li rois i est venus matin.
Et Fabur i maine et Fursin,
Et Marukin et Loemer,
Et Mares, qui nel puet amer;
Seul tant qu'il le voit moult li coste.
Ses eschieles fait et ajoste.
Es vos de l'autre part François ,
Od els Partonopeus de Blois.
Li rois de France vient devant ,
Sa bêle ost moult bien conréant.
François vieneut moult humlement,
Deu reclamant escortrement.
Il ont trestote nuit vellié ,
Et Deu moult bonement proie
Qu'il gart le roi et lor honor
Et doinst Partonopeus vigor.
Combat sin-
galier entre
s8^ Sornegnr et
Partonopeus.
1900
a9i<>
agto
loo PAATONOPEUS,
Les os soQt jà bien près à près,
Rois Loemers et cuens Mares
Sont jà venu al roi de France
Por recort de la connissance,
Et li rois mande à Sornegur
Qu'en pais viegnent tôt à séur
Hors de lor ost, enmi les cans,
Et il i amenra cent Frans ,
Et Sornegur en ramaint cent.
Ensi tienent lor parlement,
Con dit, si font : es les ensamble,
Et dist cascuns ço que lui samble.
Li rois Fursin dist le recort,
N'i met del sien ne droit ne tort.
Moult a bien dit, ço ont tuit dit.
Et n'i metent nul contredit.
Quant on n'i contredist nient,
Li roi vienent al sairement :
Si ont jure tôt autresi
Con li François l'ont escari,
Sor teus reliuques que il ont
Que lor porparlement tenront. ,^3^
Après ont juré li François
Ço qu'escarissent li Danois ,
Qu'il autresi de la lor part
Lor roi feront tenir l'esgart.
Atant font les baniers crier
Que trestot s'aillent désarmer,
Sor les menbres et sor lor vie.
COMTE DE BIX>IS. roi
Si con vuellent c'on ne's ocle.
Sornegur prent mil cevaliers
Moult bien armés sor lor destriers : ,^40
Le camp lor conmande à garder.
Que nus n'i puiscé iscir n'entrer.
Mil en reprent li rois de France,
De cens îi a mellor fiance :
Cil gardent le camp devers lui ,
Que nus hom ne l'en face anui.
Li cans e$t bien avironés,
Moult i a grans peus de tos lés.
Li rois mist ens Partonopeu ;
Tôt plorant le commande à Deo. ,^5»
Rois Sornegur entre de là ,
Li rois Fursin Vi amena.
Rois Sornegur est bien armés;
Bien sai comment ; or escoutés :
En cauces est sa unes fraites,
Bones et fors et legierètes ;
Cauces de fer a puis cauciés ,
De las de soie bien laciés,
Et a un bon aubère vestu,
Et à son col un rice escu , ,960
Et bon élme a el cief laeié ,
Et en son poing un fort espié.
Al les espée longe et dure,
Et bien molue à se mesure ;
Une autre à son arçon pendue ,
Et d'autre part sa biesaguë
Et sa meséricorde a çainte :
I02 PARTONOPEUS,
D'orfrois estoit par le heut çainte,
Et une alesne bien poignant :
Moult s'en puet bien tenir atant; ^^^o
Et siet en un moult grant ceval
Qui bien co vient à tel vasal,
Et Ta covert de covertures
De fer tempré, teuans et dures.
Partonopeus r'est bien armés ,
A loi de François adoubes :
Cauces de fer a bien tailliës
Et bien de soie aparelliés,
Et blanc aubère menu maillié ,
Elme et escu et fort espié ; ,^o
Mais il n'a c'une seule espée :
Celé est à son arçon noée ;
Et siet en un bon ceval noir :
Bon le culde à son oes avoir,
Et colière a bone et crupière ,
Et hanste fiërée et legière;
N'a cure de miséricorde ,
^e d'alesne pas ne s'enborde ,
Ne cure n'a de besaguê ,
Par lui n'en ert une esmolue ;
Mais là il voit roi Sornegur,
Li vait doner grant colp et dur;
Parmi l'escu li met l'espié ,
Se li a l'auberc desmaillié :
Li espiols al costé li frie ,
Un poi li a le car blesmie ;
»99o
COMTE DE BLOIS. io3
Hurte le bien si qu'il cancele ,
Tôt le remue de le scie ;
Se H espiôls ne fust croisis,
Abatus fust et descbnfis : 3.00
La hanste brise et il se tient,
 paine en le sele revient ;
Et Sornegur r'a lui féru,
Grant trau r'a fait en son escu ,
Et s'en passe oltre od son espié ,
Sel r'a entir od lui sacié :
La hanste est de pumier frétée,
Ne puet brisier tant est bendëe;
Oltre s'en passe sains fraiture.
Franc dient que la joste est dure. 30,0
Et Sornegur li est guencis ,
A lui violt joster il marcis.
Partonopeus le voit venir,
Nel volt eschiver ne guencir;
Et cil le fiert si en l'escu
Que il li a^frait et fendu.
Forte est la hanste qui ne plie.
Ne por si grant colp n'est croisie.
Partonopeus n'en pert estrier
Ne n'en remue del destrier; uto
Et Sornegur son colp estort,
Sace l'espié à soi moult fort ,
Et à l'estordre que il fait
Partonopeus l'espée trait.
Ains qu'en puisse partir li rois
Le fiert en l'elme vienois
« r
• •
64' , PARTONOPEUS,
Un colp si dur et si pesant
Qu'il part de lui tôt torniant :
Un autre Ten redone après.
Li rois engient de|or le fès ;
A paine se tient ens arçons.
Son ce val fiert des esporons,
Et quant de lui cuide partir
S'el rêvait tierce fois ferir;
Moult est afîciés en estrius.
Car nel violt pas ferir à gius :
Lieve sa main, s'el fiert en li aume;
Por poi ne conquiert le roiaume ,
Tant fort l'esbahist et estone
Que l'oïe l'en corne et tone :
Al col s'est pria de son ceval ;
Si s'est partis que n'a plus mal.
L'elmes est bons , l'espée est dure :
Partonopeus n'a d'autre cure.
Li François soat entr els haitië ,
Et des cols Partonopeus lié ,
Et dient entr'aus li Danois
Que moult set d'armes cil de Blois.
Li rois revint d'esdordisons :
Bien s'est rasis en ses arçons.
Et paumoie son fort espié.
Qu'il n'a encore pas brisîé.
Moult violt à Partonopeus mal ;
Des esporons fiert son ceval ,
Partonopeus rêvait ferir;
Mais il n'i pot dont avenir :
3o3o
3o4o
3o5o
/
ft
COMTE DE BLQIS^ loS
Trop a son espiel bas porté ,
Si a en la teste assené
Le noir ceval desor les iols , *
Que el cervel met les eskiols : i^co
Nel puet garir la coverture
Tant est de Tespiel l'ueyre dure ;
Li espiols brise entre ses mains.
Là n'est Partonopeus vilains :
Li noirs cevals arbre et émue ,
Et Partonopeus se remue ;
Quant voit qu'il nel puet reoovrer,
A terre saut , s'el lait tomber.
Dont véîssîés François plorer y
Et de bon cuer Deu reclamer. so,,
Sor tos est li rois angoissos.
Et de son cosin péuros :
tf Deus rois Jhesus , fait-il , merci ;
Gardés m'onor et mon ami. -
Ne vos tenés as mescréans
Qui ne vos servent à nul tans.
Sire, aies merci de vos sers,
Que ne nos veiM|ue li culvers :
Ci nos mostrés vos grans pitiés ,
Non pas venjance de peciés. » 3u«o
Partonopeus en pies s'estet,
L'esGU avant, et le brant tret.
Honte a de ço qu'il est à pié;
Li Danois en sont moult haitié :
Caicuns d'els moult Sornegur prise ,
• •
io6 PARTONOPEUS,
France cuident avoir conquise.
Sornegur siet en son ceval ,
Moult violt à Partonopeus mal :
Porquant se li dist : a Beaus amis,
Je loeroie ains qu'il fust pis 3090
Que parlisiés à vostre roi ,
Et qu'il féist se pais à moi.
J'aurai de lui si grant merci ,
Jà ne s'en tenra por houni :
Devant ma gent me face homage ,
Cuite li claim son iretage;
Ne l'en demant autre tréu ,
Mais que de moi l'ait conneu ,
Et qu'ô moi soit à mes besoins
Contre autre gent et près et loins , 3,00
Et jo as siens si bien serai
Con onques miols estre i porai :
Ne li doit torner à anui ,
Ce jurt à moi et jo à lui ;
Car jo n'en demant avantage
Fors seulement de son homage.
Cel demant jo por seul honor
Que ne dient li gabéor
Que caciés soie del païs
Sains ço que rien aie conquis. » 3„o
Quant ço ot dit, s'estut en pès.
Partonopeus respont après :
oc Sire, fait-il, ne dites rien
Fors nostre honte et vostre bien :
COMTE DE BLOIS. 107
Se rois de France vostre hom est
Moult aurés fait rice conquest,
Et j'aurai mal s'onor gardée ,
Cui il Ta sos Deu commaedée ;
Mais d'une rien vos sai bon gré
Que cuidiës faire bumelité. j,,»
Solonc ço que or vos estait,
Ne cuidiés pas dire for&it ;
Mais, se Deu plaist, cest avantage
Perdrés dont avés cest corage. »
Quant li rois ot que pais n'en iert,
Partonopeus iriës requiert :
Li ceval fiert des esporons ,
Et cil l'atent comme lions.
Li rois l'i vient iréement ;
Partonopeus en pais l'atent : 3.30
Moult drece haut li rois s'espée,
Doner l'en cuide grant colée ;
Mais tôt à son grant esme faut,
Car Partonopeus li tressant :
Il est tressallis sor senestre ,
Et lait le roi venir sor destre ;
Un colp assiet bien de l'espée,
Buens cuers le duit bien de meslée,
Desos les iols 6ert le ceval ,
Que le musel enporte aval , 3,^.
Et ne remaint por la coliere
Que dusque es dens li brans ne fiere :
Li cevals cbiet et Sornegur;
io8 PARTONOPEUS,
Moult li empire son ëur;
Et s'en failli moult petitet
Qu'il ne ehaî sor le yaslet ,
Et s'il nel eust eschivé
Sor lui eust le roi tombé.
Or ont moult grant duel li Danois ,
Et moult grant joie li François. 3.50
Li rois est resaillis en pies ;
Partonopeus requiert iriés :
Si a un ruiste colp féru
En le penne de son escu ,
Si qu'il en treoce et fer et quir ,
Et qu'il en fait le fu sallir.
Li brans i entre demi pié ;
Li rois le r'a vers lai sacië.
Li escus est fors et tenans,
L'espëe est bone et li cols grans ; 3,60
Li rois le sace par aïr ;
Mais il ne l'en puet fiiire iscir.
Ce li est bel : estre l'i let ,
Et vers son ceval moult tost vet.
Partonopeus le haste si ,
Qu'à son esme a auques failli :
Il cuida prendre l'autre espée
Qu'avoit à son arçon isoëe ;
Mais trop est près Partonopeus :
Deux cols li done en l'elme teus
Que tos sor le ceval cancele
Et s'est àpoiës sor le sele.
Porquant si pert sa besaguê
3170
COMTE DE BLOIS. 109
La dure, la fort, Fesmolue;
Et quant le tient, ai est moult lies ,
Et est resaillis sus en pies.
Partonopeus est enconbrës
Del brant qui'st en l'escu fremés ;
Sovent l'en est el vis la meure.
Et Somegur li cort moult seure, j.g;
Qui tant nel laisse sejorner
Que del escu le puisse oster.
Moult sont andui buen cevalier,
Et moult aate et moult legier,
Et moult hardi et moult sëur,
Et moult eilgignos et moult dur,
Et moult durs entr'els li estors :
Moult lor est angoissos cil jors.
Car li jors est et clers et caus ;
Si font moult airos assaus , 3,^
Et ceus moult Ions et moult sovent ,
Et cascuns d'aus moult i entent.
Maintes péors ont li païen ,
Et moult en r'ont li crestien.
Li cuens Mares n'est pas segurs ;
Âins set très bien que Sornegurs
Est moult iriés vers lui à droit :
Si s'est porpensës moult estroit
Comment se poroit acorder,'
Et de cel ooros délivrer. 3^^
A tos les siens a fait savoir
Qu'il n'a de son segnor espoir
no PARTONOPEOS,
Que jà estorde del camp vis,
S'il n'a socors de ses amis;
Por ço conmande qu'à celée
Soit tost la soie gens armée
De lor aubers tôt à repus,
Et aient les capes desus,
Et les bones trençans espées,
Et entre le gent désarmées sno
Yoisent ester en pais et coi ,
Trosqu'il le voient poindre al roi ,
Et dont soient al desfubler
Et à lor segnor délivrer ;
Car parjurer se violt il miols
Que véoir le ocire à ses iols.
Tôt ce fait Mares por losenge ,
Conment que voist, quel cief que prenge.
Si cevalier le font ensi ,
Tôt coiement et à seri. jaao
Trois mile s'en sont bien armé,
Et près de Mares aresté.
La bataille est fors et hisdouse ,
Et à esgarder dolerouse;
Prodome sont cil qui le font,
Et por grant ocoison i sont.
Si a duré dès le matin
Tant que solaus vait à déclin ,
Et quant il torne à avesprer
Dont véissiés cascun pener. 3,3«
Irié sont moult, et ne porquant
COMTE DE BLOIS. 1 1 1
N'i a orguel ne mal samblant ,
ITen trestote lor contençon
ITot dit mot se mesuré non.
Li rois sa besaguê tient,
Et vers Partonopeus en vient :
Par som le pêne del escu
L'a del biec en l'elme féru
Un colp si dur et si cargant
Qu'à paines remaint en estant : 3,40
L'elme l'i a si assené
Por un petit ne l'a fausé.
Partonopeus le refiert si
Amont, en l'elme clerc bruni
L'a si très durement féru
Que tuit li lac en sont rompu ;
Li hiaumes ciet en mi le place :
Del brant i pert moult bien la trace.
Li rois s'aîre et le requiert,
Et en l'escu moult grant colp fiert, 3,5«
Que plain pié est la besaguë
Parmi le fort escu venuQ,
Et al resacier par aîr
L'a fait sor les génois venir.
Partonopeus resaut en pies :
Moult en est dolans et iriés ,
Hauce l'espée et vait ferir.
Li rois se seut del colp covrir ,
Hauce l'escu, le colp reçoit.
Partonopeus i fiert moult droit : ^^
Haut l'a féru, et bien l'asene
112 PARTONOPEUS,
£n leur desus parmi la pêne.
Li cols est grans : la bone espëe
Est plaia pië en J'escu entrée.
Quant il ne l'en puet resacier,
Li rois l'en fait grant emconbrier,
Oste le guige et le col baisse ,
Et l'escu en Tespëe laisse.
Or poés oïr grant voisdie ;
Car des espée n'a il mie. 3,^0
Li rois ne li lait tant loisir
Que del escu le face iscir.
Gelé qui r'est el sien escu
Li a moult malement néu ,
Tôt li a fait le vis sainglent,
Et as iols li coste forment.
La soie r'a il or perdue
Qu'il n'en puet avoir nule aiuë r
Ses estres auques li empire.
Li rois li cort seure, à grant ire, 3^^
A deux poins tient se besaguê ,
Moult se paine , moult s'esvertue :
Sovent le fiert , moult l'en laidist.
Partonopeus son brant guerpist ,
Cuevre son cief de son escu y
Si est dusqu'al ceval venu ;
Vient à l'arçon , Tespëe a prise ,
Que Sornegur i avoit mise.
Grant aventure et grant destrece
Poës oîr et grant proece : 3^90
I-
COMTE DE BLOIS. ii3
Molt par sont preu quant tel membrance
A cascuns en sa mesestance ;
Li esters est si perellos ,
Et si divers , et si guiscos ,
Et à cascun de tel manière ,
C'ore est avant et ore arière ;
Or est desus , ore est desos :
Buens cevaliers est li mains pros.
Ne longes hait^ ne longes ire,
N'a de Partonopeus se sire; 3300
Ne Sornegur n'est longes liés ,
Ne longement ne r'est iriës.
Issi traverse l'aventure ,
Dont est soés et ore est dure.
Sa besaguê tient li rois,
Et son brant mi li cuens de Blois;
Li rois ne n'a elme n'escu ;
Issi li est ore aveiiu.
Partonopeus le vait ferir :
Li rois l'atent, ne violt guencir; 33,0
Moult li cuide grant colp doner,
Sor le teste le violt somer ;
Mais se besaguê a levée
Li rois , por encontrer l'espée ;
Cil encontre le besaguê
Od le trençant espée nue,
Haut l'a levée et fiert parfont.
Li uns aciers à l'autre gront,
Li uns bons aciers l'autre enchise ;
Devant le heut l'espée brise. 3310
I. 8
ii4 PARTONOPEUS,
IJ Danois sont trestot joiant
Quant voient le vallet sains brant ;
Mais n'en est liés li cuens Mares ;
Car il voirait que tôt le fès
Et li maus fîist sor son segnor.
Dont cuideroit r'avoir s'amor.
Li François ont grant mariment ,
Et li rois est sor tos dolent :
. Moult proient Deu qu'il lor ait ,
Et de buen cuer et de par fit. 3330
Partonopeus est sains espée ,
Car la soie li est fausëe ;
Les autres dels sont ens escus.
S'il est iriës n'est esperdus :
Il joint les pies, et saut al roi ;
Si le boute en sus de soi ,
La besaguê prent et tire ;
Li rois le tient, et fort s'aîre :
Moult tirent entr'els qui miols miols ;
Aine mioldre estor ne virent iols.
Tant ont tiré la besaguê
Que li cuens l'a al roi tolue.
Li rois est saillis à l'espée
Qu'ert en son escu fremëe :
Si a son pië sor l'escu mis y
Sace le brant , si l'a conquis ;
Et con il cuide l'escù prendre ,
Li cuens ne li lait pas entendre y
Enpaint le arière par vertu ,
Et vait ester devant l'escu.
3340
335o
COMTE DE BLOIS. ii5
Sa besaguë liève en haut ;
Le roi cuide ferir, si feut.
Li rois le fist de gré faillir,
Par un poi en travers saillir.
Li rois ne n'a elme n'escu ,
Et tient le brant en se main nu,
Hauce le bien , s'en fiert aval ;
Mais d'une rien li avient mal :
C'auques est trop del conte près ,
Et que trop l'a féru à fès; 3360
Car ses poins descent sor l'escu ,
Contre la penne l'a féru :
L'espée passe oltre le conte,
Del poing li vole; il en a honte ,
Et del damage li est plus;
Li cuens en est molt el desus.
Moult est Partonopeus sëurs
Quant sains espëe est Sornegurs :
Sa besaguë a lonc jetée ,
Et as diables conmandée. 33^
Un poi se torne , et prent l'espée
Qui fa al roi del poing volée ;
En celé a il se grant fiance ,
Car celé aporta il de France ;
Et dementieres qu'il le prent
Li pros rois al escu entent ,
Se'l peut moult en haste à son col.
Partonopeus s'en tient à fol ,
Passe vers lui , se'l fiert del brant :
Li rois met son escu devant , 33^
i6 PARTONOPEUS,
Il l'en abat un gnmt cantel ;
Quant il le voit moult l'en est bel.
D'un autre colp qu'il fiert après
Empire del escu les es.
Jà fîist la fins de le meslée ;
Mais H rois trait à soi l'espëe
Hors del escu son anemi :
Moult en sont lié tuit si ami.
Or est li caples fors et griés,
Aine mais n'oï de tans mesciés , 33^0
Ne de si bêles aventures ,
Com sont les lor, ne de si dures.
Partonopeus drece l'espée
Que Mëlior li ot donëe ;
Et quant le voit clere et burnie ,
Dont li est menbrë de s'amie ;
Li cuers li liève j et muet et saut ,
Moult en amende , et miols en valt ;
Moult en devient frois et legiers,
S'en fiert miols et plus volentiers. 3^^^
Al roi cort seure isnelement :
Tôt son escu li trence et fent.
Li rois entent à li covrir
Qu'il nel laisse en nul sens garir;
Moult le vait malement menant ,
Et de lius en lius remuant ;
Ne li est vis que dès or mais
Li doie en nul liu laissier pais,
Ne qu'il li puisse pas gandir ,
i.^... . V
COMTE DE BLOIS. 117
Ne par ester, ne par fuir. 34,,
A Sornegur r'est bien avis
Que del estor H estoit pis,
Et que ses conpaias s'est moult fains
De quanqu'il se conbati ains.
Ensi set amors ensegnier
Cascun home de son mestier :
Cevalier de eevalerie,
Et clerc d'amender se clergie ;
Vilonie toit et perece,
Cortesie done et largece. 34,0
Dame qui n'aime , tient à foie ,
Poi pris son fait et se parole :
Mais s'ele est bêle u del endroit,
C'on l'en quière , si l'otroit.
La moie amie enfin m'ocit ,
Tant se desfent et escondit :
Escondire afient à laron.
Jà, s'el me crort, ne dira non;
Siens sui liges et ses féels :
Bien se doit mètre en mes consels.
Segnor , ne vos anuit , por Deu ,
Se j'entrelais Partonopeu
Et paroil de ço dont plus pens;
Car u soit folie u soit sens ,
U as dolor, là est te^ dois;
U as amor , celé part vois :
Li dois siolt estre à le dolor,
Et li iols tos jors à l'amor.
Partonopeus le fait si bien ;
3430
^ •.- ^
PARTONOPEUS ,
Li rois le crient sor tote rien. ^
Or voit et entent cueas Harés
Que n'est pas biens s'il atent mes;
Car al roi voit or mal ester,
Et seit qu'il li puet amender,
Si coD a fait soveot le jor;
De ce a li traîtres péor.
Et crient perdre l'acordement
Qu'il de se grant losenge ateot :
S'enseigDe escrie, et el camp entre;
Si compaignon en vont socntre, m
Capes ostent , traient espées
Qu'il logoneat orent ceUes.
Mares vers Partonopeus vient,
S'espée nue en se maie tient ;
Partonopeus drece l'escu ,
Mares i a grant colp fo-u.
Mais Sornegur s'escri^ adès :
a Ta foi i mens , falt-tl, Mares ;
Jo te conjur en loial foi ,
Si oom tu tiens t'onor de moi , j^^
Et com tu viols m'onor garder
Et tos nos sairemens sauver.
Que t'envoises et faces pès.
— No ferai , ce li dist Mares ;
Jà ne lairai que ne vos venge ,
Comment que voist, quel cief que prenge. »
Li mil François qui sont armé
Et ont le jor le camp gardé
Poignent de faetas Sanslus,
COMTE DE BLOIS. 119
Et fièrent des brans acerins. 34^0
Li rois Fursin et rois Fabur,
Qui erent devers Sornegur,
Le camp gardoient endroit soi ,
En vienent poignant à lor roi ,
Et il lor dist : « Segnor , merci !
Mors soit Mares qui m'a traL »
Et il li dient : « Volentiers » ,
Et poignent les corans destriers ,
Et metent paine tote jor
D'ocire Maret en l'estor ; 341»
Mais sil doi fièrent les païens,
Li lor fièrent les crestiens.
La force en est as mescréans ;
Car il ont armes quatre tans
Que n'ont devers els li François.
Si prendent le vallet de Blois ;
Mais maint païen i fait morir
Ains qu'il le puissent retenir ,
Et moult i éust mors des nos
Ne fust la nuis qui part les os. 3190
Sornegur monte en un ceval :
Moult fait la nuit as païens mal ,
Moult les laidist et desconfit,
Et de Tespée les ocit :
Partonopeus quiert moult et crie ,
Et moult se crient c'on nel ocie ,
Et quant nel puet por rien trover,
Ne par querre ne par crier ,
PARTONOPEUS,
Ne cuide pas qu'il l'aient pris ,
Ains pense bien qu'il l'ont ocîs.
I^ nuis oscure part l'cstor ;
François en vont oà grant tristor,
Del buen Partonopeus lor poise :
Plorant en vinrent à Pontoise.
Rois Sornegur est angoissos
Qu'il n'a Partonopeus rescos :
Quant nel puet od tes siens trover
As François vait por acerter.
Entr'als se met cou uns des lor,
£t ot le plainte et le dolor;
François entent bien et parole :
Si grant duel a por poi n'afole;
A Pontoise est od els venus,
Si qu'il n'i est pas connéus.
A l'uis de le sale descent ,
Quiconques violt son ceval prent ,
Et tôt eosi con est armés
- Est en le maistre cambre entrés.
Là vit le roi plaindre et plorer.
Et entre ses homes pasmer.
Partonopeus tienent à mort :
Nus n'i parole de confort ;
Tant a cascuns duel endroit soi ,
Ne puent conforter le roi :
Li rois est moult pales et vains ,
Sovent se pasme entre lor mains.
a Mors est, fait-il, Partonopeus!
Jamais ne naistra nus hom teus,
COMTE DE BLOIS.
Si bons, ne si beaus, ne si frans :
Deus ! con mal fii gardés H cans !
Parjuré se sont tuit li roi
en jurèrent devant moi ;
■ant mervelle m'a samblé
a Sornegur n'a loiautë ;
ert gentils, tant le créoie,
ul engien nel soscremoie. »
lant Sornegur s'oï blasmer,
voira longes celer :
B teste désarmée ,
traite nue l'espée ;
i more le prent d'aval :
iciés qu'il ne vient por mal ;
por merâ de lui avoir.
lit as pies le roî chaoir :
: , por Deu, fiiit-it , merci ;
m'espée nue ci,
iés mon clef désarmé
aire vostre volenté.
uionopeus est ocis,
1 i est retenus vis,
Doi n'i est la pais eafraite ,
ule félonie faite ;
: ço vos suefre vostre ire,
vos m'en laissiés escondire ,
;art suirai de vostre cort ,
aent qu'à bien n'a mal me tort ;
: n'en volés nul juisse
3S6o
122 PARTONOP£US,
S'en prendés ore le justise. »
L'espëe drece, et se li teat;
Li rois par le pumel le prent ,
Se'l drece contremont en pies ,
£t li a dit : a Moult sui iriës,
Et ne porquant por tote mire
N'en ert vers vos ma mercis pire ;
Car ne m'est vis qu'en aies tort
Quant ci vos enmetës si fort :
Ains estes dolans par samblant
De ço que nos somes perdant.
— Sire, ce li dist Somegur,
De ce poés estre aséur 3570
Qu'iriés en sui et coreços;
S'en sui trais si.conme vos.
Et vos dirai qui m'a traï ,
Ne vos anuit se j'el vos di :
C'a fait uns hom de basse main
Que j'alevai , fils d'un vilain ;
Ce est Mares, li viols âoris,
Par cui je sui si escarnis.
Povres ert mult et de bas pris
Quant jo en mon consel le mis;
Losengiers ert en tote guise ,
Et de parole et de servise.
Il m'ert si humles et h dous,
Et si engigqos de mes pros ;
Tant le ting à preu , à loial ,
Que primes le fis senescal ;
Dont destraigaoit et e^ioit
358o
COMTE D£ BLOIS. i23
Tos mes homes, çt eocusoit;
Et quant vers els faisoit desroi
Les coupes entomoit sor moi. 3590
Ënsi me fist 01a gent bair.
Et m'i mesloit por els laidir.
Tos les bai et il moi tuit ;
Joie en perdirent et déduit.
Quant li traître les foloit ,
Liés j'ere et moult bel me sambloit.
Nus d'els ue m'amoit par samblaat ;
N'en dit , n'en fait , ne tant ne quant ,
Nus ne m'osoit del traîtor
Rien nule dire fors hoaor, 3500
Et il par tôt si me traî
Que lui seul tenoie à ami.
Donai lui feme et fis ent conte,
En gueredcMi m'a fait tel honte
Hui , quant il dut gard^ m'onor ,
Que tenus sui à traîtor.
Si m'a traî li cuens Mares
Que j'en sut tenus à mauves.
N'est par mon fiiit , beaus sire rois ,
Que mors i est li cuens de Bloîs. 36,0
 vos me reac s'en ert li drois,
Si baus con prendre le volrois ;
Por un conte prendés un roi ,
Et fiiites venjance de moi ;
Et se vos plaist que soie vis ,
En son liu serai vostre amis , .
Et vos fera mes cors ligance,
PARTONOPEUS,
Et séurtë et aliance,
D'ostages et de sairemens ,
De rois , de dus et d'autres gens. >>
Lî rois li respoat doucement :
a Jo n'en quïer altre vengeaient
Fors que mes liges homes soies ,
Et de moi vos terres teigoiës. »
Tuit li François le roi mercient ,
Et grans biens de Sornegur dient ,
Et prisent moult sa loiauté ,
Qu'il avoient à tort blasmé.
Li rois a son homage pris :
A poi d'ahan a molt conquis.
Atant se sont raséuré,
Et se sont trestuit désarme. '
A Soraegur entent li rois :
A consel demande François ;
Si lor conmande bien servir,
Et lui ennorer et joîr ,
Et il si font à lor pooir ;
Mais c'est moult poi, saciés de voir;
Car conment puet jo!r altrui
Qui son cuer a tôt plain d'anui ?
Tant ont Partonopeus ploré
Qu'il ne l'ont gaires fegardé.
Celé nuit mainneut grant dolor,
Et lendemain matin al jor
Est Sornegur quis h Chaars
Et à Gisors de toutes pars ,
COMTE DE BLOIS. i25
Et quant ne puet estre trovés
Rois Faburin s'est moult dervës ;
Il et Fursin Font partot quis,
Et cuident bien qu'il soit ocis. 3650
Arme se sont et tuit li lor,
Et cevaucent à grant tristor
Droit à l'ostel al viel Mares ;
S'il i mesfont , n'en puent mes.
Tant sont irië de lor segnor,
Sorfait feront por soie amor;
Car il ont à Mares reté Mares est tnë.
Qu'il- ont perdu lor avoé.
Par ire li sont coru seure,
Si l'ocient en moult poi d'eure, 355.
Et moult ocient de sa gent.
Partonopeus à els se rent ;
Quant il l'ont sain et sauf trové ,
Moult en ont lor Deu mercié.
Par lui cuident en pais r'aler
En lor paîs oltre le mer.
Là ù il sont en cel esfroi ,
Es lor un brief de par le roi ,
Que tuit si roi viegnent moult tost
A Pontoise à trestote s'ost , 3670
Por faire bomage al roi de France,
Cui li a faite s'aliance.
Quant ço oent de lor segnor,
Grant joie en ont et grant pëor :
La joie ont de ço qu'il est vis ,
Et la pëor del viel ocis ;
126 PARTONOPEUS,
Et vont à Pontoise à lor roi ;
Partonopeus mainnent od soi.
^F«nœ\rlr Li rois de France ist de la vile
'*d/Noîd *" ^^ cevaliers soixante mile , ^io
Et Sornegur i vait od lui ,
Et cevaucent ensamble andui ,
Et parolent pluisors latins
Quant voient Tost des Sarasins.
Devant les autres vient Fursin ,
Partonopeus et Faburin ,
Et Marukins et Loemers;
Od els i vint mains rices bers.
Li quatre roi sont descendu ,
Et sont à Sornegur venu ^^90
Merci crier et querre pès
De ce qu'il ont ocis Mares ;
Mais la joie c'ont li François
Quant voient le vallet de Blois ,
Et que li rois de France en a ,
Lor parlement i tribola :
L'un véissi^s rire et juer,
Et l'autre de joie plorer.
Li rois de France en est si liés ,
Que jamais ne cuide estre iriës ; 3^^
Et Sornegur en est joios,
Et d'à lui parler desiros;
Mais la presse et la noise est grans y
N'i seroit ois Deus tonnans.
«
Partonopeus est tant jôîs,
COMTE DE BLOIS. 127
Et tant est sus et jus ravis ,
Tant est baisiës et acolës
Qu'il en est moult forment lasës.
Li rois de France bornages prent,
Et fiances et sairement 3^,0
De tote le gent Sornegur,
Et cil resont de lui séur,
Degarantctdesegnorie,
De son consel et de s*a!e.
Quant Sornegur otde Mares,
Si conmande que tôt en pës
En soit li plais et en sofrance ,
Tant com il demorront en France.
Li rois de France a s'ost partie :
Moult lor donne et moult les mercie ; ^^^
A Sornegur r a tant donné
Or et argent, et car et blë,
Dras et cevals, ors et lions,
Ostoirs , esperviers et faucons ,
Et tant li promet amistiës
Que vers son pais rêvait liés. .
Après trestos les dons le roi ,
Partonopeus reprent conroi ,
Que li sien don sont bel et grant ,
Et bien assis et avenant. j^j»
Li rois françois vait à Paris ,
Et Sornegur vers son pais;
Partonopeus , en convoiant ,
Li fait doner et as siens tant
Que n'i remaint nus Sarasins ,
28 PARTONOPEUS ,
Ne rois, ne cuens y ne palasîns ,
Ne nus bons cevaliers de pris ,
A oui il n'ait del sien tremis ;
£t prie à tos de lui amer,
©'à lui venir et retorner, 3^40
Quatat il en oront son besoing,
U que ce soit , u près u loing ;
Et cil li ont bien créante ,
Si l'ont de ses dons mercié ;
Mais al partir de Sornegur,
Li est avis qu'à mal éur
L'avoit acointië ne vëu
Quant entresait l'a si perdu :
Moult plorent andui tenrement,
Et s'entr'acolent doucement ; j^s.
Quant i sorvint li rois Fursin ,
Ensamble lui roi Marukin ,
Et Faburin et Loemers ;
Car il n'i ont plus de lor pers.
FursiD parla premièrement;
Partonopeus bien i entent :
« Sire 9 ce li a Fursin dit ,
Li rois a mis en un respit
Le plait de Mares, de sa mort.
Or entendes s'en avons tort ; ^^^
Si nos aidiés à acorder,
Se nostre droit poons mostrer :
Quant fu fines li parlemens
De le bataille entre nos gens ,
Si est ut à Mares jurer.
f.
3770
COMTE DE BLOIS. 129
Et nos après , det camp garder.
l véimes le caple grief,
£t entre vos dels le mescief ,
Et l'aventure de Testor,
Qui maintes fois canga le jor.
Et dont à lui et puis à vos ;
Sovent i fûmes angoissos ;
Et se ne fust la traïssons
Que Mares fist , s'en ëussons
La fin véue de Testor,
U plait fesissons à honor;
Et maintes fois le jor devant
Vos ot esté pluâ avenant ,
Et al roi pis que dont ne fist ,
Quant Mares si s'en entremist.
Vos r'aviés eus destrois
Gregnors qu'il n'ot à celé fois;
Li François grant duel en faisoient ,
Et ne porquant le camp tenoient ;
Mais Mares ert mesfais le roi
De sorfait et de grant desroi :
Car tant fist en nostre os li glos ,
Con cil qui ert sire de tos ,
Que quant à vos presimes jor,
Trestuit faillirent lor segnor.
Là deservi très bien la mort,
Se fust qui parlast de cel tort ;
Or se cuidoit bien acorder
Par samblant del roi délivrer :
Grant honte li fist, ce m'est vis.
37s*
3790
;
1 3o PARTONOPEUS ,
Acroire a fait par cest païs ,
Par le poindre qu'il fist sor vos ,
Que mors fust li rois u rescos.
Par sa rescouse fist samblant
Qu'il fu moult près de recréant ; 380e
Là 11 si houni son segnor,
Mort deservi a traïtor;
Et fu losenge quanqu'il fist ,
Et par losenge acorde quist.
Et d'autre part drois est, sains faille,
Que qui garde camp de bataille ,
Por qu'ele soit de cevaliers ,
Qui maistres est et justiciers
D'ocire u desmenbrer celui
Qui à nul d'aus fera anui. js.o
Là se forfist de mort Mares ,
U il enfralnst sor vos le pès.
' Là n'éussons venjance prise
S'en péussons faire justise;
Et li rois le nos conmanda.
Et traïtor le nos nomma,
Dont nel pëumes justicier,
ITa justice faire baillier ;
Mais si tost conme nos pëumes
Ço en fesimes que déusmes :
Et se nus hom est qui ce die ,
Qu'en aions faite félonie ,
Contre son cors m'en conbatrai ,
Et tôt recréant l'en ferai. »
Ce dist li rois : a N'en demant plus,
38io
COMTE D£ BLOIS.
Fors seul le costume et Tus :
Donés gage d'à droit ester ^
Se nus en violt vers vos parler. »
Fursin son gage li tendi,
£t Partonopeus le plevi ,
Et prent congié, si s'en retorne.
Li païen en sont trestot morne :
Joies li donnent et honors ,
Et li prometent grans amors.
i3i
38Jo
Partonopeus repaire à Blois,
Et siet un jor à son haut dois ;
Mais il n'i boit ne ne mangue ,
Ne ses iols d'un, liu ne remue :
Li sien mangoient et be voient ,
Et moult grant joie demenoient ;
Mais il a longes en pais sis ,
Mornes et trisjtes et pensis.
Devant lui ont osté le dois ;
Mais miols ne l'en fu ne sordois :
Por ço ne Ir fist mal ne bien ,
Qu'il n'i manga ne ne but rien.
De Mélior li est menbré,
R'aler à li a enpensé.
Sa mère en a grant garde prise ,
Qui molt porpénse et molt devise
Que ce puet estre que ses fis
Est si pensis et si maris;
Et vient à lui moult humiement ,
Et l'araisone doucement.
Ptrtonopens
à Blois.
3840
385o
i3d PARTONOPEUS,
a Beaus fils, fait-elc, nus del inoot
^ De tos cels cpii furent et sont ,
N'aiment rien tant com mère fis :
Por cel di ne devés envis
A vostre mère descovrir
Vostre consel ; mais tôt gehir. ^^^o
Moult avés longes sis en pès :
Si avés pense tôt adès.
Home samblés qui ait amie
Qui de son cuer ait segnorie;
Se vos Tavés, dites le moi,
Je vos conjur en celé foi
Que buens fils à se mère doit ;
£t s'en estes en nul destroit
A vostre mère en dites voir :
Bien doit de vos consaus savoir. sg,.
— Mère, fait-il, ce quit je bien,
Que vos m'amés sor tote rien.
De m'amie me demandes,
Et acertes m'en conjurés
Que je vérité vos en die ,
Et je vos di que j'ai amie
Et moult rice et moult debonaire ,
Mais nel vos caut d!aillors retraire.
De li me vinrent cil somier,
De li ai l'argent et l'ormier ;
De li me vient celé ricece
Dont nos menons ceste noblece :
Celé est mes cuers, celé est ma vie;
Celé a de moi la segnorie. »
3lto
j
COMTE DE BLOIS. i33
Ele respont : <x La Deu merci ,
Moult a rice aventure ici ;
Iceste vos garisce Deus.
-p- Amen » , ce dist Partonopeus.
ce Est ele bêle , beaus amis ?
-—Ne sai, dame, je vos pfevis. 3190
^ — Coment est-ce que nel savés ,
Quant véue Tavés assés ?
— Par foi, ma dame, non ai pas;
Car ce ne seroit mie gas :
Ce me desfent sor tote rien ,
Et jo tenrai son desfens bien.
Ele ne violt pas ne otroie
Que jo sains son congié le voie ;
Tant par ai chiere s'amistié ,
Jà ne le verai sains congié. ^^^
— Beaus fis, &it-ele, ce est sens,
Qu'a certes tenés son desfens.
Quant ele est pros et rice et sage.
Servés-le solonc son corage ,
Et bien vos tenés en s'amor ;
Car moult vos a fiiit gtant honor ;
Et Deus vos gart de vilonie ,
Que n'en perdes si rice amie.
Quant *i volrés, beaus fils, aler?
-— Demain, fait-il, enprès disner; 3,,^
Et n'i menrai parent n'ami :
Ains irai sens, qu'el le vîplt si.
— Beaus fils , ce tieng à grant savoir
Qtie faciès trestot son voloir
39*0
34 PARTONOPEDS,
Et trestot son comnnandement y
Et qu'el celés à tote gent,
Et g'endroit moi le cèlerai
Qu'à nul home rien n'en dirai. »
Li part la mère de son fis :
Moult est ses cuers lonc de ses dis.
Ele est celéement montée ,
Al roi de France en est alée.
Et se claime lasse, caitive,
Et dist que moult maie eure est vive
Quant ses beaus fils est si trais.
Et par diable escarnis.
Plorant en vient al roi de France :
En lui a ele sa fiance
De son fil od soi retenir.
Le roi a trové à loisir, 5^0
En une cambre l'a mené :
Ains que parolt a moult ploré :
« Sire, fait-el, perdu avés
Partonopeus, se nel gardés.
Quant perdus fii en le forest ,
Uns diables à soi l'a trest :
En samblant de feme se mist,
Et al dolant tos ses bons fîst.
Tant l'i a ses avoirs donés ,
Tant l'a de parole encan tés, 3^^
Que cis n'aime rien nule tant :
Par tans serons de lui dolant.
II en a eu son délit;
COMTE DE BLOIS. i35
Mais ooques des iols ne le vit :
Le faire li a consentu,
Et le véir moult desfendu.
Ore i violt aler sains engin ,
Par som Faube demain matin.
Perdu l'avons se il i vait :
Gonselliés m'ent, car mal m'estait. 3^50
Ten ai un consel par moi pris;
S'en vuel oïr le vostre avis :
Vos avés une nièce bek ,
N'a plus vaillant dusqu'à Tudele ,
Plus sage ne plus ensegnie ,
Plus gente ne plus envoisie ;
Celé ne m'aper tient de rien :
Mes fils i seroit saus moult bien.
Dounons-le à lui : si remanra ,
Et vos dirai conment c'ira. 3^
Mandés-le en haste , c'orendroit
Sains tos essoignes à vos soit.
Dementres me faites livrer
Deux beaus bouceaus de bon vin cler;
J'atomerai l'un à mon fis,
Que s'il en boit deux trais petis
Tos ert en autre sens tomes ,
Et fera bien nos volentës.
Vostre nièce nos servira,
Et de cel vin l'abe verra : 3,^0
Nos beurons de l'autre picier,
Si lairons lui et le plaidier.
Se poons faire qu'il l'^fit
•
•
i36 PARTONOPEIJS ,
Retenu l'en aurons, je quit. »
Li rois respont : a Faisons le si ,
Que nos ne perdons nostre ami. »
Por lui envoient , et il vient.
Li rois par paroles le tient
Tant que la cambre est délivrée,
Et tote à els quatre livrée. 39S0
Li rois, la dame et cil de Blois,
Le consel tienent par els' trois,
La damoisele lieve sus :
Si a moult bien barrés les hius.
Moult est et bele et longe et gente ;
En soi vestir a mis s'entente.
Cevels a blois, front large et blanc,
lois gros et vairs, vis cler et franc,
Bouce petite auques bassete.
Lèvre sanguine auques grossete, 3^90
Col lonc et blanc, espaule basse;
I^nge est et gente , et graille et crase ;
Lons a les bras et grailles mains :
Qui rien li vée , il, est vilains.
Desfublée est en un samit
Moult bien séant, frés et eslit.
Bien seit le ghille des piciers :
Si sert del vin moult volentiers.
Moult a encovi le vallet ;
En lui esgarder paine met. 4o«o
Tant boit li rois et cil boit tant.
Qu'il en cange tôt son talant :
Plus esbaudist et plus favele ;
COMTE DE BLOIS.
Forte est la puisons et novele.
La dainoisele a esgardée ,
Et Mélior tote olbliée.
Sa mère entent à se parole
Et à son samblant qu'il afole.
La pucele li fait venir,-
Et il le prent molt à joïr :
Tant le deroaine sa folie
Qu'il le requiert de druerie ,
Et n'est mervelle, ce m'est vis.
Bien soutils hom seroit sopris
En tel liu et de tel pucele ;
Car trop est sage et pros et bêle.
Celé respont qu'el n'ert s'amie
S'il nel espouse u nel afie ;
Et il en est si alumës
Que faire en violt ses volentës»
En lor consel s'enbat li rois,
Et promet lui de rentes crois ,
Et de casteaus et de cités ,
De viles et d'onors assés.
Sa mère s'i.met d'autre part
Por par afoler le musart.
Quant ele a le promesse oîe,
Par son consel fait qu'il l'afie ;
Et puis quant il l'a afiëe , -
Li rois l'a en se main livrée.
Or est-il liés , et cuide bien
Qu'il n'ait mesfait de nule rien.
Il baise s'amie et acole ,
i37
InBâëîtè in-
Tolontaire de
4oKo Partonopeaf .
4oi*
4o3«
i38 PARTONOPEUS,
Et bonement à H parole ;
Et si quit bien que s'il fîist nius,
Que fais i fust li eomuns gius ;
Car il le féist Tolentiers :
Certes se n'est trop noveliers.
Bien sai que jo ne cangeroie
Por tôt le mont; car ne poroie,
Tant sui à m'amie ententis;
Ne puis vers autre éstre jolis.
Partonopeus parole à li ,
Et ele à lui com à ami;
Si s'entredient baldement
Quanconques lor vient à talent,
Tant qu'il li dist : « Beaus dois amis ,
Par grant sens nos avons conquis.
Jetés estes de Iç baillie
La bêle fée vostre amie. »
4040
4oSo
Quant cil ot s'amie nomer,
Un poi se prist à porpenser ,
Et en l'angoisse del porpens
Li est bien revenus ses sens.
Guerpie l'a , saut en pies sus ,
Si à molt tost desfiaré l'uis.
Parmi le sale en va corant ,
Son ceval troeve el poroe estant.
Il monte et vait les grans galos.
Sa foi a misse arière dos;
Le roi , se mère , et lor mestrie
Maudist et se novele amie.
4060
COMTE DE BLOIS. 139
Od larmies Mëlior regrete ,
Qui en son cuer s'amor recote;
Sospire et plore tenrement ,
Claime sa coupe et se repent.
A Blois en vient , entre el castel ;
Sa maisnie le reçut bel ,
Et quant il le voient plorant,
Arière s'en vont retraiant; 4070
Et il descent , entre en la tor ;
Là cuide prendre lonc sejor.
En une cambre en est entrés ,
Si a SOS lui les huis fremés ,
Bien l'a barré de devers soi ,
Et maldist le conseil le roi.
Iluec s'est en un lit couciés ,
Moult dolans et moult coreciés.
Li rois et sa mère et s'amie
La novele , qu'il n'aime orimie, 4o«o
Se tienent moult à eschari ,
Et dient qu'il lor est guenci.
Sa mère monte, et vient à lui
Pour conforter de son anui :
Quant ele troeve l'uis barré ,
A son fil a merci crié
Qu'il le laist ens od lui entrer ,
Et il la fait defors ester :
«Joie m'avés, fait-il, tolue;
Vos le r avés de moi perdue. 4090
Jà joie n'aurés de moi mes;
Fuies de ci , laissiés me en pès. »
i4o PARTONOPEUS,
La dame plorant s'en rêvait,
Qui rien ne cuide avoir mesfaii.
Pftrtonopeus s'est porpensés
Qu'il ert iluec moult regardés
Del roi et de le rice gent ,
S'il auques iluec les atent ;
Et s'est porpensés d'autre part
Qu'encor n'a quis engien ne art 4,00
Par qu'il ait véue s'amie ,
Ne forfaite sa druerie,
N'a si mesfait contre raison ,
N'en doie bien avoir pardon ;
Porquant si plore et se démente.
Et de son forfait s'espoente;
Desbare l'uis tos esperdus ,
Le chief covert en est issus,
Et fait samblant qu'il ait grant mal :
3*î*î?i.* Si a demandé son ce val ; .„^
Sens violt aler esbanoier,
N'i a de compaignons mestier.
Sens est montés et tos sens oire.
Ançois qu'il soit venus à Loire
Vient contre lui li cevaliers
Qui H amena les somiers.
Se li a dit : « Moult demorés, ^
Moult avés esté désirés ;
Aies adiès , l'on vos atènt :
Batel avés , et nef et vent 4„a
Tôt à talent et à plaisir. »
k
COMTE DE BLOIS. i4
Et il respont : a Moult le désir. »
A Loire en vient , voit le batel ,
Et un lit ens et bon et bel ;
El batel entre volentiers ,
Son ceval lait et ses lévriers ;
Li bateaus oire , et il repose.
Oîr poës estrange cose :
II voit les avirons nagier,
Et ne voit pas son cevalier,
Ne ses lévriers ne son ceval , j
Ne ceus qui nagent contreval ;
Et quant est à sa nef venus ,
Iluec a ses lévriers vëus ;
Ses cevals i estoit tos cois
Qu'il laissa el gravier sos Blois.
Quant Dex lor donne bone orë ,
Si ont vers Chief-d'Oire siglë :
Ensi sont ens el port féru,
Qu'en tôt cel oire n'a vëu
Govemeor ne notonien
Si s'en est issus , el gravier
Monte et s'en vait vers le palois ,
Si vait souper al maistre dois,
Enprès souper a auques sis
Mornes et tristres et pensis :
Si tost conm il est avesprë
Est dusqu'al lit s'amie aie ,
Despoille soi , si entre el lit ;
Puis ne demora c'un petit
Qu'il trait à soi le cbvertor ;
4i4o
4i5o
Le comte de
Blois s'aocoM
de sa faate,
et en obtient
le pardon.
,42 PARTONOPEUS,
Li cierge estaignent tôt entor.
S amie vient , il le rekiolt ;
Forment sospire , et molt se diolt ;
S'amie entent qu'il est dolens.
o Sire , fait-ele , quels tormens ,
Quel mal avés, et quel dehet?
A moi dites conment ce vet. »
Il li respont moult coiement,
Merci criant moult doucement :
a Dame , por Deu , vos cri merci ;
Li rois de France m'a traï ,
Ma maie mère, par un boivre,
Me fist à se nièce deçoivre ;
Quant jo eue but , si fols devine
Que je de vos nul plait ne tinc.
Feme afiai à grans honors,
A viles , à casteaus, à bors ;
Mais ains que foliasce en li
Revint mes sens, si le guerpi,
Et ma mère et le roi de France ;
Ne lor tinc foi ne covenance,
Por vos les ai mis en olbli;
Mors sui se n'en avës merci. »
Atant se taist, gient et sospire.
a Nel faites, fait la dame; sire,
Quant des veus volés retrairc ,
Et miols à els qu'à moi piesfaire ,
Amer vos doi sor tote rien ,
Et tant de plus tenir à mien.
Cis forfais est bien pardonables ;
4t6o
417e
4180
COMTE DE BLOIS. 143
Mais se tant vos soduit diables,
U par boires, u par puisons ,
Que de moi soit demostrisons
Ains que soit à ma volenté ,
Escarni somes et gabë;
Ne me caut rien d'autres forfés,
De tos autres est legiers plës. »
Atant se sont en pais géu ,
Et ont tôt lor délit eu ; 4,9.
Et sont cel demi-an ensamble,
Et font tôt quanques buen lor samble.
Partonopeus a quanqu'il violt,
Fors que seus est si conme il siolt.
Quant li demis-ans est pasés ,
Et il s'est un poi porpensés ,
Se li est grans corages pris
De r'aler soi en son pais,
Et nel violt pas celer s'amie :
Ains tient à grant sens qu'il li die. 4,00
Se li a tôt dit une nuit ,
Rien ne l'en fust ; car por déduit
S'en violt en son pais r'aler,
Et ele a pris à sospirer.
tt Amis, fait-ele, or ai péor
Que ne mesfaciés à cest tor;
Car vostre mère.'cngignera,
Ce sai moult bien , quant enpris l'a ,
Que me verés sor mon deafens,
Que puis vos ait od soi tostens; 4^,0
i44 PARTONOPEUS,
Mais , beaus amis , por Deu merci ,
Penses que ne l'ai deservi :
Se vos volés de moi partir,
Si m'ociés sains moi honir :
En France pores estre en pès
Trestos vos jors dusqu'al décès ,
Sains somonse de çà venir ,
S'il ne vos venoit à plaisir.
Se vos issi partes de moi ,
Et del desfens ne portés foi , 4110
Dont m'aurés sains honir ocise ;
Car vostre amors m'a si souprise
Que dont seroie al doloser,
Et al tos ^ors merci crier
A caudes larmies et à plors,
Et à sospirs et à dolors ,
Et à faillir à lonc espoir,
Et après mal noaus avoir,
Et à mon duel renoveler
Quant il m'auroit laissié ester ; 4,50
Et à languir chaant, levant,
Et à tos jors vivre morant ;
A poi boivre et à poi tnangier.
Et à soutivement vellier;
Et al pener et al pâlir,
Al cuer perdre et à cors honir ,
A tos bons consaus recovrer ,
A proier sains merci trover :
Tel délit a qui pert s'amor.
Et n'est pas drois qu'il l'ait mellor ; 4>4o
COMTE DE BLOIS. i45
Tel déduit a en consirer
De la rien c'on puet plus amer.
Tel l'aurai se me guerpissiës
Sains moi vëoir oltre mes vies ;
Et seU faites , saciës de voir,
A infer aler ai espoir.
Cil diols ne puet estre asommés,
Ne par nul home devises :
La perde , et li diols et la honte
N'a mesure, nombre ne conte. 4.50
Or poés oïr, beaus amis,
L'un est moult mal et l'autre pis ;
Mais vostre mère cuide et croit
Que quanques fac fantosme soit ,
Et fera tant par son blandir,
• Par esmaier, et par joïr,
Que vos le cherrés miols de moi ,
Et ferés ent aucun derroi.
Mes dous amis, c'est ma péor
Que jo ne perde mes amors ; ^^
Mais la mors est de moi véoir
Sains faire le moi eins savoir.
— Dame, fait-il, c'est tôt niens;
Se'l me looient totes gens
Ne me venroit jà en çorage
Que je féisce tel oitrage ,
Dont seroie pl^s viols d'un, chien,
Quant vos m'amës sor tote rien ,
S'engeogignoie vostre mort ,
U ço que plus tenés à fort. 4,^0
I. 10
/
i46 PARTONOPEUS,
Ma dame y coument poroit estre
Que je féisce por nul mestre,
Sor vostre desfens , oui derroi ,
Quant jo moult plus vos aim que moi ?
Dont seroit moult cangiés mes sens,
Quant rien ferai sor cest desfens;
Dont mentiront toutes amors y
Se voir vos dist ceste péors. j»
Pluisors paroles s'entredient.
Si qu'il n'i juent ne ne rient, 4,8»
Ne gaires n'ont la nuit dormi ,
Tresqu'el demain qu'il esclarci ,
Que Partonopeus est levés ,
Et s'est vestus et conréés ,
Et est aies enprès disner
Yëoir son oire sor la mer ;
Et quant il voit qu'il n'a bon vent ,
A bel sejor le contr'atenL
Cascune nuit est li sermons
Tôt bêlement , sains contençons , 4,^»
Qu'il onques ne voie s'amie
Trosqu'à cel ore qu'el lî die ,
Et il li promet moult et jure ,
Et quanque puet l'en asséure ;
Partonopent Et quant H Vient li bons orés ,
en Fran«!. ^^ ^^^ ^'^^^ ^}^ moult trespeusés.
Ne vos en vuel faire lonc conte :
A Nantes vient quant la mer monte ,
Et d'iluec vient à Blois tôt droit.
COMTE DE BLOIS. 147
D*errer a fait hastif esploit , ^j„,
Troeve sa mère et sa maisnie,
Qui de sa venue est moult lie ;
Et se mervellent moult de lui ,
Con puet seus errer sains anui ;
Car nus ne voit sa bêle nef.
Ne son atoivre ne son tref ,
Ne lui méisme trosqu'en Blois.
De ço est ses venirs cortois ;
De sa venue est joie grans,
France en est toute formians : .3,^
Li rois i vient à esporon.
Et dont li conte et li baron ;
N'i remaint nus hom de valor
Ne face à lui véoir s'ontor,
Et il est de si bel acuel ,
N^esgarde nolui de mal oel :
Ains mostre à tos si bel samblant
Que tôt s'en partent lui loant ,
Et seit ses dons bien aséoir
Et doner as bons par savoir , ^3,^
Et as autres si sains dangier
Que ne l'en puet nus calengier,
N'endroit lui n'a mestier éur,
De ce soit bien cascuns sëur,
Que qui plus seit et qui miols valt ,
Cel aime plus et plus met haut.
Eurs n'est riens en droit segnor
Qui sages est et violt honor;
Car cis aime miols les mellors ,
i48 PARTONOPEUS,
Et tient bas sos pies les piors ;
Mais qui aime losengéor
Tost ameroit tôt le pior.
Sire qui aime malvestié
A tost prodom mesproisié,
Et le mauvais qui samble lui
A tost levé et mis eu pui ;
Et li fols hom le fol alieve ,
Et folement sovraigne acieve :
Cascun , à droit u à rebivrs ,
Aime celui qui a ses mors ;
Por ce m'est vis qu éurs n'est rien ,
Grant ne petit, ne mal ne bien.
433o
4340
NoDTelles
tenUtiyes de
la mère de
PartODopeas.
Ki qu'ait en France giu ne joie.
Qui que bien die ne qui l'oie ,
C'est la mère Partonopeu,
Qui moult entent à proier Deu
Qu'en France retiegne son fis,
Qu'il ne soit perdus ne bonis :
Od le proier a engien quis ;
Mande l'évesque de Paris ,
Qui moult est sages de sermon ,
Et moult seit bel dire raison.
El li a conté de son fils,
Del cune dusqu'en la rais,
Con une fée l'a sortrait ,
Et con i vient tos sels et vait ,
Et se'l desfent de li véoir.
De tôt li a conté le voir :
435«
COMTE DE BLOR. 149
Après il prie à moult graas plors
Qu'il ie trestort de teus dolors , 4360
Et li ensegne bien conment ;
Et il moult volentiers la prent ,
Puis est en une cambre entrés ,
Si a Partonopeus mandes.
Il vient tos sens, et est assis Contas
de reTêqae
Delès Tévesque de Paris. de Pam.
Or entendes 9 segnor trestuit,
Con faitement il le sosduit :
Primes parole auques de loing ,
Et açaint , corn il n'ëust soing 43^0
De dire rien contré s'amie ,
Par tant en son sermon la lie :
<c Sire , fait-il , à Deu devés
Grant gueredon de vos bontës.
Molt vos a fait et bon et bel
Plus que nul autre damoisel.
Sien est quanqu il vos a preste
De bones mors et de beauté ;
Del sien li faites tele bonor
Qu'il ait en vos sauve s'amor, 43S0
Et que diables ùul preu n'ait
El large prest qu'il vos a fait.
Entendes bien à lui servir,
Et ses conmandemens tenir :
Ne serves pas del sien autrui ,
Ne ne l'en faites nul anui ;
Ames raison et loiauté ,
Dont l'aurés bien servi à gré ,
i5o PARTONOPEUS,
Et quant i'aurés à gré servi ,
Dont aurés segnor et ami. 4^0
Sire, vos ert à bien garder,
A vos de bien en miols lever,
A vos desfendre d'anemis ,
A vos doner honor et pris.
Amis vos ert de fiAe amor :
Ne sôufera qu'aies dolor,
Ne couros, n'ire, ne soufraite.
Despuis qu'aurés s'amor atrete.
Li mons est de vos ennorés^
Et tos li siècles amendés ; 4400
A Deu devés grant gueredon ,
Que si buens estes de son don :
Penés moult vos de lui servir.
Et de vos en s'amor tenir ;
Car autresi legièrement
Vos puet il torner à nient
Trestot quanqu'il vos a doné,
Con il vos en fist la bonté.
Serves le en crieme et en stmor.
Joie en aurés et grant honor. 44, ^
S'ensi nel faites amati ,
Vos verons en la fin boni ,
Et se vos manés en pechié ,
SeM guerpissiés por s'amistié ,
S'en aies à confession :
Ci faut la fins de mon sermon. »
Quant li évesques ot tôt dit ,
Partonopeus pense un petit :
COMTE DE BLOIS. i5i
Un sospir jeté de parfont,
Et H évesques le somont 44,0
De son pechië regehir tout ,
Et de guerpir le tôt debout :
Tant li promet , tant l'espoente ,
Tant met eu lui trair s'entente ,
Tant Ta par losenge encanté ,
Toute en fera se volenté.
Partonopeus est trespensés ;
Car ses cuers est tos mestomës ,
Et se porpense de s'amie,
Qu'il en a (ait molt grant folie : 443»
Avis li est ne puet garir
Fors seulement par le guerpir.
« Sire , fait-il , or m'entendes :
D'un seul pechié sui afolës ;
Une dame aim qu'onques ne vi,
Et si ai moult esté od li ,
Moult me somont de Deu amer,
Et moult bien de lui parler,
Moult m'a doné or et argent ,
Pâlies et pieres d'Orient : 444.,
Del sien ai fait les larges dons
As rois , as contes , as barons ,
A cevaliers et à borjois ,
Et à homes de totes lois.
Par li a pais en cest pais :
Par li sui venus en cest pris :
Tôt m'atalente et tieng à bien
•
•
i52 PARTONOPEUS,
Quanqu'est de li , fors d'une rien j
Et tos mes buens de li m'otroie,
Fors que sains congié ne le voie. 44S0
Ce est la riens dont plus me dout y
Por ço me met en vos del tôt. »
Li évesques , quant ço entent ,
A damel-Deu gracies en rent ,
Et li coDscUe et loe et prie
Que sains congié voie s'amie.
Don cTone Sa mère li dist d'autre part
elXn™. Qu'ele a bien porvéue l'art
Par qu'il le vera tote nue ;
Mais gart soi quant l'aura véue 4450
Qu'il soit trop espoentés,
Por ço que lais ert li maufés.
Une lanterne atant li baille;
Puis li a dit que tôt sains faille
La candelle qui art dedens
N'estaint por orés ne por vens.
Atant li baille, et il l'a prise,
Si la reposte et en sauf mise ,
Et aparelle son aler
Moult cointemeut por bien celer : 4^,,
A Loire troeve son batel ,
Qui moult soef l'enporte et bel
Dusqu'à se grant nef, à le rice;
Deus ! com mar fu de ço qu'il trice !
Entre en se nef, si oire tant
Qu'à Cief-d'Oire est venus siglant :
Nuis est oscure quant il vient,
COMTE DE BLOIS. i53
Moult covertement se contient ;
Sa lanterne muce et repont ,
Et pense moult mal faire adont. 4410
Ist de le nef, entre el castel
U tant a eu son avel.
£1 palais troeve tel samblant
Com il i siolt trover devant :
Bel fu et cierges alumés ,
Blans doubliers sor haus dois dorés ,
Vaiscele d'or et d'argent fin ,
Et plentë de pain et de vin ,
Et d'oiseus et de venisons,
Et de^os biens larges fuisons ; 44^
Mais il n'i boit ne ne mangue,
Que ne soit s'oevre apercéue.
Parmi le palais est pasés ,
Dusqu'à son lit n'est arestës :
Tos vestus s'est couciés el lit ,
Quanses por haste del délit
Qu'il tant desirre de s'amie ;
Tôt i a el, ce n'i a mie.
Le covertor a trait amont,
Sa traîsson desos repont : 4500
Après s'est tost fais descaucier.
Et tos nus el lit despoillier;
Puis est covers del covertor,
Li cierge estaingnent entor.
«
Parmi le cambre en vient la bloie , Toit m!^!^
De son ami a moult grant joie ; . "d^Die!*
i
i54 PARTONOPEUS,
De son mantei est desfubiée ,
Lès son ami est acostëe.
Quant Partonopeus l*a sentue ,
Et seit qu'ele est trestote nue , 4S,«
Le covertor a lonc jeté,
Si Ta véue od la clarté
De la lanterne qu'il tenoit :
A descovert nue le voit,
Mirer le puet et véoir bien
Qu'aine ne vit mais tant bele rien.
Celé se pasme et cil entent
Qu'il a ovré moult folemeut ;
Sa lanterne a al mur jetée ,
Et as diables conmandée , 45,0
Que pièce à autre n'en rcmaint ;
Li fus de la lanterne estaint.
Partonopeus est desconfis ,
Car or seit bien qu'il est trais ;
Bien est trais quant vers s'amie
A commencié vilonie,
Quant onques en li ne vit rieii
Qu'il ne déust tenir à bien.
Se m'amie m'éust mesfait,
U le cuer de mon ventre trait,
For que un mot péusce parler
Cil seroit de li mercier;
Car ne poroit estre à nul fuer .
Que jo aie vers li mal cuer.
La dame s'est sovent pasmée,
Et dist sovent que mal fu née ;
4S3«
I
COMTE DE BLOIS. i55
Et quant recommence à parler,
Dont est regierés al plorer ,
A le par fin quant ele parole :
(c Lasse , fait-el , con par sui foie ! 4540
Con je me sui par moi traïe,
Et com sui par mon fet honie !
Trop me hastai de mon servise ,
Par tant me sui à honte misse.
Beaus dois amis, por quel mesfait
M avës à honte et à mort tret ?
Fis-jo aine rien contre vos vies,
Dont doiés estre tant iriës ?
Se g'i séusce ma déserte,
Mains me grevast de ma grant perde ; 455^
Mais jo n'en sai raison ne conte.
Si m'en griève moult plus ma honte.
Deus ! tant vos en garni sovent
Que n'entrissiés en cest talent,
Et tant vos en criai merci
Que jà ne me véissiés si !
« Or vos dirai con est grant sens , Détails m
Que l'avés fait sor mon desfens. de Mâîor.
Je fui fille Temperéor
Qui fu casés de ceste honor, 4560
De Costantinoble fu sire :
Quan qui apent fu son empire ,
Moult fu cremus et moult amés ,
Et moult fu ricement casés :
N'ot un seul home en tôt le mont
i56 PARTONOPEUS,
Tant féist ne tant éust dont,
Fors seul le fier sodant de Perse ,
Car se ricoise est trop averse.
Mes pères par argu fu cers ,
Desço que fui petis en bers, 45,0
Qu'il n'auroit nul autre oir que moi ;
Si prist grant cure et grant conroi
De moi afaitier et garnir
Por l'empire par sens tenir :
Maistres oi buens et de grant pris,
Et je moult bonement apris;
Maistres oi de grant essient
Par foies bien plus d'un cent.
Deus me dona gracie d'aprendre,
£t d'escriture bien entendre : 4580
Les sept ars tôt premièrement
Apris et seuc parfitement ;
Après apris tête mecinc ,
Quanqu'est en erbe et en racine ,
Et des espesces de valor ;
Apris le froit et le calor,
Et de tos tnaus tote la cure,
Et l'ocoison et le figure ;
Fisique ne puet mal garir
Dont jo ne sace à cief venir ; 45^
Puis apris de divinité ,
Si que j'en seuc à grant plenté ,
Et la vies loi et la novele ,
Qui tôt le sens del mont cancele :
Ains qu'éusce quinze ans pasés
<
COMTE DE BLOIS. i57
Oi mes maistres tos sormontés.
Après apris espiremens ,
Nigromance et encantemens.
Tant eo rétine et tant en soi ,
Tuit autre en seurent vers moi poi ; 4600
Cil qui tant puet faire d'esfors ,
Qu'il sace bien agus et sors,
Et fisique et astronomie,
Et nigramance lor amie ,
Tant seroit sages et poissans
Qu'il en feroit mervelles grans :
Par ço fist Mahons les vertus
Dont il fu puis por Deus tenus;
Et j'en ai tant fait maintes fois ,
Et mervelles de tels endrois , 45,0
En mes cambres, privéement,
Que se ce fust devant le gent
Partot en fust la renomme ;
Mais n'en vuel estre décriée.
Quant nos estiemes à sejor.
Et plaisoit à l'emperéor
Que li féisce aucun déduit.
Si me mandoit à mienuit
Et mes maistres ensamble od moi ,
En se cambre tôt à secroi.
Là faisoie par mon savoir
La cambre ci\>istre et grant paroir;
Tant par ert grant, ce lor ert vis,
Que tôt porprendroit le paîs ;
Dedens faisoie tel clarté
461e
i
i58 PARTOKOPEUS,
Com enmi uo bel jor d'esté,
Et puis faisoie cevaliers
Venir arniés sor lor destriers,
Mil u deux mil à mon plaisir, .
Et entr'aus mesler et ferir. 4630
Jà ne verés plus dur estor.
Ne plus meslé qu'estoit li lor;
Tant com moi plaisoit, se mesloient,
Et puis à nient repairoient.
Puis issoient à contençon
Li elefant et li lion ,
Et quels bestes que je voloie
De devant moi mesler faisoie :
Je r'avoie tel poesté
Par le sens que Deus m'ot doné , 4540
Que d'un castel u d'une vile,
S'il i éust homes cent mile,
Jà li uns l'autre ne veroit
Ne de son estre tort ne droit :
Par cest savoir vos ai celé t
m
A tos cels de ceste cité.
Or m'avés si tolu mes sens
Par moi véir sains mon asens.
Je sai moult bien totes mes pars,
Tos les engiens, totes les ars, 4550
Tos mes livres sai-je moult bien ;
Mais tôt iço ne pris-jo rfen
Quant n'en puis faire les mervelles
Que j'ai apris par tantes velles,
Par géunes et par travals :
COMTE DE BLOIS. iSg
Tôt ai perdu par vos assaut*
Ains que li jors puisse paroir
Saurés moult bien que jo di voir;
Car ne vos puis mais plus celer
Fors seulement dusqu al jor cler. 4660
Beaus dois amis, de quanqu'aî dit
Me seroit-il assés petit ;
Mais ma honte vaint mou damage ;
Ce me tormente mon corage ,
Et vos dirai conment ce vait ,
Que bien saciës vostre mesfait.
Demain matinet al cler jor
Aurai de vos grant deshonor
Quant venront à grant contençon
Trestot mi conte et mi baron , 45,.
Et trestot cil qui sont od moi ,
Maint fil de conte et fil de roi ,
«
Et reproveront ma folie -
De ço qu'ai esté vostre amie ;
Car tuit saurons.quanqu'avons fait,
Quant vëue sui entresait.
a Beaus dois amis, jVi tôt perdu NoaTeiies
«^ • I ^ ^ dolôinces de
De mon savoir le grant vertu; u cUmc.
Quant jo n'en puis faire nul oevre,
Nostre folie se descuevre , ^^^^
Et sauront mais totes les gens
Quanqu'avons fait de nos talens.»
Atant se pasme la dolente ,
Et Partonopeus se démente ,
i6o PARTONOPEUS,
Et «n'ose pas crier ''merci ,
Car il a trop mespris vers H.
Quant ele vient de pasmison ,
Si reconmcnce se raison :
« Lasse! fait-ele, com §st foie
Qui home croit por sa parole ! 4690
Li home font tôt lor délit,
Et puis lor est de nos petit.
Quant uns en a une escarnie,
Molt troeve tost une altre amie ; •
Molt li est poi que Tautre face
.Quant le novele a en se brace.
Amis, mar vos vi novelier;
Car jo l'ai trop compéré cier :
Novele amor avés coisie, <
Gardes que n'aies fait folie. 4,00
A moi pert bien que foie sui,
Demain en aurai grant anui;
Car tant serai al doi mostrée ,
Que trop serai déshonorée;
Et vos serés , beaus dois amis ,
Destruis, se jo ne vos garis;
Car j'ai assés teus cevaliers
Qui vos ociront volentiers ;
Car ils m'ont servi longement
Por moi véir tant seulement,
Por ço qu'il sont bon cevalier.
Petit lor ert de mon dangier,
Quant il sauront testot de fi
Qu'aurai de vos fait mon ami.
4vo
ibi
COHTE DE BLOIS.
Encor n'ai pas dit le plus fort
Des diols que lâ'avës fait à tort,
C'est la perde que fac de vos;
m
De ço est mes coers angoissos :
Vos estiés tos mes délis.
Mes preus, m'onors et mes profis, ^^^^
Et ma noblece et ma beubance ,
Mes orgiols et ma sorcuidance ,
M'odors , ma clartés et mes pris ,
Ma joie coraus , mes dois ris ,
Mes cuers et mœs cors et mes frais ,
Tote m'onors , tos mes déduis ,
Tos mes esfors, tos mes pooirs,
Ma covoitise et mes espoirs ,
Mes desiriers et ma bontés ,
Ma druerie et ma beautés, 4,3.
Mes consaus , mes afaitemens ,
Ma richece et mes casemens ,
Tos mes gius et m'envoiséure ,
Tos mes sens, tote ma mesure ,
Ma menbrance et ma cortesie ,
Tos mes depors, tote ma vie ;
Or estes mes diols et ma paine ,
Mes coros et m'ire certaine ,
Mes giendres et mes Ions consirs ,
Mes plors, mes larmies , mes sospirs, ^^^^
Mes maus de soir et de matin ,
Et ma langors qui ne prent fin ,
Ma tenebrors et mes dehés ,
Ma mesestance et mes mesfés ,
I. II
/
i62 PARTONOPEUS,
Et ma rancune et ma tristors,
Ma longe honte et ma péors ,
Et ma reproce et ma folie ,
Ma laîdece et ma vilonie ,
Ma mesaise et mes desconfors.
Ma cure et ma plainte et ma mors. ^^$0
Por ce n'est Gns de ma dolor;
Car n'est fins de ma deshonor.
Je sui celé qui mar fui née ,
Quant del tôt sui à mort livrée.
Perde d'avoir est moult legière ,
Et perde d'ami est trop fière ;
Dame qui perde fait d'amor
Ne devroit jà puis vivre jor. »
La bêle , par duel et par ire ,
Ses poins dé tort, ses cevels tire. 4,60
Partonopeus se tient à pris y
Miols volroit estre mors que vis,
Sospire et plore tenrement ,
Et sa mère maldist forment ,
Et l'évesque et sa parole ,
Et l'eure qu'il fu à s'escole;
A tart si dist : « Dame , merci ;
3'ai mort u noaus deservi;
Vers vos sui guencis de ma foi ,
Mais certes ne l'ai fait par moi ; 4,,,
Et, cui caut, quant jo por altrui
Ne vous déusce querre anui ,
Ne puis desfendre par raison
47So
COMTE DE BLOIS. ]63
Que n'aie faîte traîssoD.
Quant le counois et je i'ai faite.
Ma vie en ai vers vos forfaite ;
Quant je connois ma félonie,
N'ai droit en menbre ne en vie :
Laissiés me ocire as cevaliers
Qui m'ociront si volentiers ,
N'en queresonques jugement ,
Car j'ai vescu trop longement ;
Trop ai certes vescu d'asës ,
Quant jo me sui à vos mesiés.
Jo n'en os querre nul pardon,
Car trop ai fait grant traîsson ;
Tant ai forfait que jo confort
N'en puis avoir devant la mort :
Con onques plus durra ma vie.
Plus comperrai ma félonie.
Je sui plus mors et plus bonis,
Et plus tués et plus trais,
Que n'est li leres cui on peut,
Car cil passe son duel briément;
Li miens ne vait qu'il ne reviegne ,
Ne me guerpist qu'il ne me tiegne;
Car se j'ai de repos une eure ,
Lors me racorra mes diols seure ;
Enprès mes ris venra mes plors,
Enprès ma joie ma dolors.
Ma douce dame , por ce pri
Que vos aies de moi merci ,
Si que jo demain soie ocis :
479«
4800
Les dames de
la coor de
Bysance s*ap-
prochent dn
Ut.
i64 PARTONOPEUS,
Plus aurai joie mors que vis. »
A ces paroles vient li jors ,
Qui lor derompi lor amors.
Atant es vos les daines bêles ,
Et les cortoises damoiseles
Qui servoient Teropereris
D'envoisîer et de ses delis.
De ses depors, de ses déduis ,
Et sont od li et jors et nuis.
Filles de rois , filles de contes ;
Tant en i a que n'en est contes ,
Et sevent jà tôt le covine
Del vallet et de la roîne ;
Moult se démentent et ploroient ,
Et al vallet paînes prioient;
Quant il les ot si a grant honte ,
Car or seit bien que ses diols monte ,
Ses maus li croist tant et engraigne,
Que joie ne confort n'adaigne.
Li dolans de plorer s'ocit.
Et celés s'aproisment al lit :
Lor dame blasment moult et cosent
Les plus rices qui parler ossent ,
Et dient qu'ele a mescoisi
Quant d'un garçon fist son ami ,
Tant pooit estre à cois alée,
Moult fu al coisir asotëe ,
Tant bon cevalier l'atendoient ,
Qui tant bel et tant rice estoient;
4810
4tio
483o
COMTE DE BLOIS. ]65
fiien Ta ses talens sorportée
Quant à un garçon s'est copiée ;
Et dîent que feme a costume,
Quant ses talens auques l'alume ,
Qu'ai pior done ses amors ,
Et ne tient nul plaît des mellors ;
Et ceste a bien que feme fait,
Et joie est qu'ele à honte vait ; ^^^^
Et ne le finent de coser
Tant qu'eles voient le jor cler.
Quant li jors vient , la nuis s'esloigne ,
La dame a honte , et il vergoigne :
Il voit les dames entor soi ,
S'il a grant duel bien a de coi.
Les dames s'aproisment al lit;
Si l'ont esgardé un petit , *
Après cel poi l'esgardent plus :
Molt par ert beaus se il liés fus.
Après le revont esgarder
Por sa beauté miols aviser ;
Com plus l'avisent, miols ior plest :
N'i a tant fière n'en relest
Moult grant part de son mariment ,
Et nel esgart moult bonement ,
Et pensent que Ior dame a tort
Qui mais n'a soing de son déport :
Tele l'avoit maldit devant
Qui li fait ore bel samblant ;
Mais n'i a nule tant hardie
Qui un seul mot , mal ne bien , die.
48So
4860
gr>
r?.
166 PARTONOPEUS,
Ataat vint une longe et gente :
A un cler vis, crase et revente;
A cevels blois, Ions et delgiés ,
Sains treceor li vont as pies ;
A un front large, blanc et plain,
Fi a ne froncete ne grain ,
A uns noires delgiés sorcius ,
A iols vairs, gros et segnorius, 41^0
A bel nés , a bouce crasete,
A lèvre sanguine et grosete ,
A dens menues , bien assises ,
Blances, aparissans , devises;
Ses cols est Ions , blans et pleniers;
Tos ses viaires est baisiers :
Espaules basses et bras Ions ,
Avenans as autres façons :
Les dois a Ions et les mains blances ,
Cors gent et cras et bases hances. ^«g,
Por la noise s'est si hastée ,
C'un poi en vient desconrée;
Mais bêle est et bel se contient ,
Et quanqu ele fait li avient.
Yestue est d'un vermel samit ,
Si n'en a lacié c'un petit ;
Li cors pert par som la çaiuture,
Li las en cuevre l'overture;
Parmi le las , en la devise ,
Pert la blançors de la cemise. 48^
Et vient sains guimple, eschievelée,
A un filet d'or galonëe,
«
COMTE DE BLOI&.
Et a un mantel graat et bel ,
D'un vermel samis, frès, novel :
Li manteaus est et beaus et obiers \
La pêne en est à eschiechiers,
A poins menus , bians et sanguins ,
D'ermine et de bons sebelins ;
De sebelins noirs est orlés^,
Et de saphirs entasselés ,
D'ataces bones est garnis ,
Dont on le pent al cors gentis ;
Deslaciés ert , overs devant ;
Car ele vient son col fremant.
167
4900
Urrake a non la damoiselc ,
Et est suer Mélior le bêle ;
Et quant les autres Font véue ,
Cascune d'eles s'en remue ,
Et le laissent venir al lit ;
Or escoutés qu'ele i a dit :
« Dame, fait-elc , aies merci ,
Por vostre honor , de vostre ami ;
Ame Tavës sor tote rien ,
Si 'n avës fait raison et bien ,
Que qu'en déiscent nos compaignes ,
Qui tant se fisent hui grifaignes;
Mais quant or l'ont bien esgardë,
Tôt ont aillors le fuel torné,
Et lor est ore bien avis
Que vos n'avës de rien mespris ;
Car à plus bel ne à mellor
Urraqae
vient près de
sa serar
Blélior.
49<tt
d
49>o
i68 PARTONOPEUS,
Ne péussiés avoir amor :
Bien sai que il a moult roesfet ,
Et il en a moult grant deshet ;
N'est ses engieDs , ains est altrui ,
Dont il vos a fait cest anui ;
£t porquant, s'il a fait folie,
Il n'i entendoit vilonie.
Vos i avës damage grant,
Et vergoigne et anui pesant ; ^gj»
Mais c'en est la fins de la fable :
Quanqu'amis fait est pardonable.
— Suer, ce li respont la roîne ,
Mes diels ne puet avoir mecine :
Jo l'en garni assës sovent ; ^
Por ço ne li pardoins nient.
Vos parles sainement d'amors,
Car n'en sentes nules dolors;
Se sentissiés les maus que sent ,
Vos parlissiés tout autrement;
S'un poi aviës de ma cure,
Moult perderiës l'envoisëurc,
N'en tenriés tel baptestal :
Soef conforte qui n'a mal.
^ A?u — Dame , la pucele respont ,
Grant duel avës et sai bien dont ,
De la grant perte et de la honte
Que vos avës , n'en sai le conte ,
S'en avës moult al cuer grant paine ;
Mais tant con estes vive et saine , 4^5^
494P
^
œMTE DE BLOIS. 163
Et bêle et sage et poestive ,
Por coi vos clamerés cultive ?
Que monte ois diols et ceste ire
Qui nos deshaite et vos empire ?
Que vaut ne marir, ne plorer
Perde c'on ne puet recovrer?
Pardonés nos cest mautalent ;
Si soit fins de cest mariment ,
Si 'n aurons joie et nos et vos;
C'en est mes consaus à estros. 4960
— Suer , fait la dame , cis consens , Réponte
Qui '1 poroit faire, est bien fëeus ;
Mais ne me puet el cuer entrer
Que j'onques celui puisse amer.
Ne pardoner mon mautalent ,
Qui m'a sosduite à essient ,
A tel duel , à tel honte tret
Trestot de gré , sains mon forfet.
A une fois qu'il ot mespris
Li pardonai : or a fait pis. 4^,
S'or li faisoie altre pardon ,
Trosqu'à la tierce mesprison
Od cest duel seroie en péor
Et en atente de gregnor :
Acorder à lui ne me mis;
Car tant ai mal que plus n'en mis.
— Ma dame, ce dist la pucele , •
Bien sai qu'avés droite querele;
70 PARTONOPEUS,
C'est ço dont plus avés tonnent
Que vostre aipor sauront la gent, ^^
£t ço qu'en serës descoverte
Vos coste plus que l'autre perte ;
Mais je vos sai bien ensegnier
Qui contre ço vos puet aidier :
Li haut home de vostre honor
Loent que vos prendés segnor :
Muçons cestui , et cels mandés
Que vos à plus vaillans tenés ,
Et as plus nobles de l'empire
Faites ancui vos briés escrire , 4990
Et lor faites par briés entendre
Que vos estes à segnor prendre.
Quant il venront , as plus privés
Trestot vostre consel mostrés;
Car vos dites qu'il le sauront,
Dès qu'il onques cestui veront ,
Por cel tieng à plus avenant
Que vos lor mostrés *tot avant.
Et que lor dites à estros
Que cestui prendrés à espous.
Cis est vostre amis li premiers,
Et est li mioldres cevaliers
Et li plus beaus qui soit el mont.
Ce est si voirs que nus n'en gront,
Et gentils hom de grant noblece ,
De grant fait et de grant largece :
Quant vos lor aurés tôt ce dit.
5«oo
1
Sofo
COMTE DE BLOIS. 171
Cestui lor jnostrës sains respiu
Il veront bien que c'est tôt voir,
Et si 'n sauront vostre voloir.
Trestuit li grant et li petit
Le voiront si sains contredit :
Ensi vos pores , al mien conte ,
Plus bel délivrer de la honte.
Car s'autres devient vostre drus ,
Dont en aurés-vos deux eus;
Et cil tos jors ^ à son anui ,
Vos retrairoit Tuevre cestui ;
Et segnor prendras , c'est la somme ,
Car si le vuellent tuit vostre home, d
Soau
La dame respont : a Cis sermons
Est encontre toutes raisons ,
Que jamais cil qui m'a traie
Soit mes amis pe jo s'amie,
Ne que à lui me doie rendre ,
Comment que soit , de segnor prendre.
Suer, vos savës moult poi d'amors,
Et des joies et des dolors :
Plus couste uns seus coros d'ami
Que ne font cinq cens d'anemi ; so^o
Si m'en laissiés dès or ester;
Car n'en vuel mais oîr parler. »
I^ damoisele est moult dolente
Quant voit que perdue a s'entente ,
Plore des beaus iols de son vis ,
1 72 PARTONOPEUS , OOMTÏ DE ^LOIS.
Et dist trois mes de gon avis :
(c Trop est , feil-çfe , amers diables ,
Tos ii coros est sWambles;
Trop maléf côse^a 4en atner
S'on n'i puetlres pardoder. »
S04»
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